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Présidentielle ivoirienne de 2025 : cette vidéo virale sur une prétendue fraude en faveur d’Alassane Ouattara est trompeuse

Une rumeur sur les réseaux sociaux prétend que le vote pour la présidentielle du 25 octobre 2025 a débuté en avance, suggérant une fraude en faveur d’Alassane Ouattara. En réalité, il s’agit d’une vidéo montrant des spécimens de bulletins utilisés à des fins pédagogiques par des militants.

Par Anderson Diédri, Eburnie Today

Dans une publication (archivée ici) faite sur Facebook le 19 octobre 2025, Oxymore de Woody un cyberactiviste proche de l’opposition ivoirienne vivant en France, a écrit : « Je vous avais dit que le RDR avait commencé à voter !!! Voilà ça oh ceux-là quoi !! il y’aura vraiment pas élection (sic) ». Oxymore de Woody est suivi par près de 315 mille comptes sur Facebook.

Le RDR (pour Rassemblement des Républicains), le parti d’Alassane Ouattara, s’est mué en Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) en 2018 avec une coalition d’autres partis politiques dont l’Union pour la démocratie et pour la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI), le Mouvement des forces d’avenir (MFA), l’Union pour la Côte d’Ivoire (UPCI), le Parti ivoirien des travailleurs (PIT), le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, a quitté cette coalition depuis août 2018).

La publication de Oxymore de Woody est accompagnée d’une vidéo dans laquelle on voit une dame assise, tenant un spécimen de bulletin de vote et un stylo. Cette dernière coche la case qui correspond au choix du président sortant Alassane Ouattara, candidat du RHDP. Sur les instructions d’une jeune fille, visiblement militante du RDHP, cette dernière semble apprendre comment voter pour le candidat de son choix le 25 octobre 2025, date prévue pour l’élection présidentielle ivoirienne.

Les échanges dans la vidéo sont essentiellement en malinké, une langue parlée majoritairement dans le nord de la Côte d’Ivoire. « J’ai vu maintenant », acquiesce la dame, vêtue en tissu pagne et portant un foulard sur la tête, avant de cocher la case correspondant au candidat Alassane Ouattara, devant les explications de la jeune militante, habillée d’un tee-shirt orange. Celle-ci explique : « 1, 2, 3, 4 ne sont pas dedans », faisant allusion aux autres candidats, avant de conclure : « ADO ou rien ».  Pour rappel, cinq candidats sont en lice pour la présidentielle d’octobre 2025 en Côte d’Ivoire.

Capture d’écran de la publication de Oxymore de Woody sur Facebook, effectuée le 22 octobre
Capture d’écran de la publication de Zone Presse sur Instagram, effectuée le 22 octobre

Vidéo virale et débat controversé

Cette vidéo est devenue rapidement virale, cumulant plus de 935 000 vues, plus de 2 200 commentaires et 2 300 partages sur Facebook à la date du 22 octobre 2025. La vidéo a été également publiée sur TikTok par le compte oxymoredewoody (archivé ici) et reprise sur Instagram par zonepresse, (archivé ici) qui se présente comme un « média indépendant » mais qui diffuse sur les réseaux sociaux des contenus plusieurs fois épinglés comme étant trompeurs.

La vidéo a créé la confusion et suscité la controverse au regard des commentaires sur la publication. En effet, sur Facebook, les internautes sont partagés. « On appelle ça apprendre à voter avec les spécimens », réagi l’un d’eux. « Maintenant pour ce que vous voyez dans la vidéo, ce sont des spécimens (ou exemplaires) de bulletins qui sont donnés à tous les candidats pour montrer à leurs électeurs comment faire le choix puisqu’il y a une manière de votre pour éviter les bulletins nuls. Evitez les propagandes inutiles », renchérit un autre. Certains soulignent que les spécimens de bulletin de vote ont toujours existé pour mieux préparer les électeurs au vote et tentent d’expliquer le processus de vote, quand un autre livre son témoignage : « Peut-être que ce sont des spécimens pour apprendre à voter aux parents. Puisque j’avais déjà participé à ces genres d’exercices dans ma région pour mieux expliquer le vote à nos parents du village ».

D’autres internautes y voient par contre une volonté de tricherie. « Arrêtez de raconter des balivernes. Le RDRHDP est un parti de FRAUDEURS », s’insurge l’un d’eux. « Oui bien vrai que c’est écrit dessus spécimens mais ce spécimen est écrit à l’arrière des photos des candidats et non pas sur les visages des candidats. Donc c’est une distraction, une tricherie déguisée… », estime un autre. « C’est interdit par le procureur, alors pourquoi le faire ? », croit savoir un autre.

De quoi s’agit-il dans cette vidéo ?

En analysant la vidéo publiée sur Facebook à l’aide de l’outil InVID, nous avons effectué une recherche inversée par image. Celle-ci nous a permis de retrouver la même séquence sur deux autres plateformes : TikTok, via le compte oxymoredewoody, et Instagram, via zonepresse, grâce au moteur de recherche visuel Google Lens. Aucun autre élément contextuel ou source complémentaire n’a été identifié pour cette vidéo. Toutefois, les étalages bien visibles en arrière-plan suggèrent que la scène a été filmée dans un marché.

Contacté par la Coalition Anti Dohi, le 20 octobre 2025, Inza Kigbafory, chef du service Communication de la Commission électorale indépendante (CEI), a déclaré à propos de cette vidéo que « ce sont des spécimens qu’on donne aux candidats pour apprendre à voter à leurs militants. Rien d’illégal ». « C’est la loi qui prescrit qu’il faut mettre à disposition des candidats des affiches et des spécimens de bulletin de vote », a-t-il ajouté.

En outre, le 7 octobre 2025, chaque candidat à l’élection présidentielle a reçu 100 000 affiches et 10 000 spécimens. À cette occasion, Ibrahime Kuibiert-Coulibaly, président de la CEI, a expliqué les objectifs de cette action. « Pour ce qui est du peuple, il faut qu’il sache à qui il va donner son pouvoir. C’est pour cette raison que l’un des objectifs de cette rencontre, c’est de remettre des affiches des candidats pour que le peuple puisse savoir qui est candidat, mettre un visage sur un nom (…) Pour éviter l’erreur sur la personne, la loi autorise donc un contact visuel entre le peuple, détenteur du pouvoir, et celui à qui il va donner son pouvoir, à travers donc ces affiches. C’est tout le sens. Donc voilà le premier objectif », fait-il observer avant de continuer : « Le deuxième objectif c’est comment je dois donner mon pouvoir à celui que j’aurais choisi, c’est comment voter. Voilà pourquoi en plus des affiches, on vous remet un spécimen de bulletin pour que vous alliez vers la population, candidat que vous êtes, leur apprendre à voter ».

Capture d’écran d’un spécimen de bulletin de vote sur le site Abidjan.net, effectuée le 22 octobre

Ce que dit la loi électorale

Sur la base de l’ordonnance n° 2020-356 du 08 avril 2020 portant révision du code électoral, plusieurs décrets ont été pris le 30 juillet 2025 fixant notamment la date du premier tour de l’élection présidentielle au samedi 25 octobre 2025 sur le territoire ivoirien et à l’étranger, la période de campagne électorale allant du 10 au 23 octobre 2025 et les spécifications techniques des affiches et bulletins de vote. En tout cas, « il est interdit d’apposer des affiches, de signer, d’envoyer ou de distribuer des bulletins de vote, circulaires ou professions de foi dans l’intérêt d’un candidat ou liste de candidats en dehors de la période réglementaire de campagne », stipule l’article 31 du code électoral.

L’article 22 du code électoral indique : « l’Etat prend à sa charge le coût d’impression des affiches, des enveloppes et des bulletins uniques de vote, les frais d’expédition de ces documents, ainsi que tous les frais relatifs aux opérations de vote. Les spécifications techniques ainsi que le nombre des affiches, enveloppes et bulletins de vote sont fixées par décret en Conseil des ministres sur proposition de la Commission chargée des élections ».

Interrogée sur les dispositions qui fondent la distribution de spécimens aux candidats, la CEI nous a renvoyé au décret n° 2025-654 du 30 juillet 2025 définissant les spécifications techniques des matériels et documents électoraux et déterminant le nombre des affiches et des bulletins de vote. Ce décret précise en son article 2 que « pour l’élection présidentielle, les élections parlementaires et les élections locales, le nombre de bulletins de vote, par bureau de vote, est égal au nombre d’électeurs figurant sur la liste d’émargement du bureau de vote, majoré de 10 %. Le nombre d’affiches électorales est le suivant : 100 000 exemplaires par candidat pour chaque tour pour l’élection du président de la république, 300 exemplaires par candidat pour l’élection des députés à l’Assemblée nationale, 300 exemplaires par candidat pour l’élection des sénateurs, 300 exemplaires par candidat pour les élections locales ».

À l’analyse, la distribution de spécimens aux candidats pour sensibiliser les électeurs n’est pas explicitement mentionnée. C’est d’ailleurs ce que souligne Athena Yapi, juriste au département juridique, genre et cohésion sociale à l’Observatoire ivoirien des droits de l’homme (OIDH). « Après lecture de cet article 2, je ne vois pas de façon expresse qu’il a été mentionné les spécimens. Donc pour moi, il y a un vide juridique (…) Du coup, il y a un problème. Il faut peut-être légiférer en la matière, prendre une circulaire ou bien essayer d’amender cet article 2 et introduire là-dedans une clause qui fait référence aux spécimens pour pouvoir essayer de lever tout équivoque concernant cette situation », fait-elle observer.

La chargée de programme à l’OIDH suggère de renforcer la sensibilisation à travers la Commission électorale indépendante, mais aussi bien les partis politiques que les organisations de la société civile pour expliquer aux populations « c’est quoi un spécimen, à quoi ça sert et quelle est la différence entre un spécimen et le bulletin de vote ».

Athena Yapi rappelle que lors des élections présidentielles de 2020, une situation similaire s’était présentée à Yamoussoukro, la capitale politique de la Côte d’Ivoire. Une publication sur Facebook montrant des personnes avec des spécimens en leur possession avait suffi à certains pour conclure qu’il s’agissait de fraude. Lors de son monitoring, l’OIDH avait à l’époque expliqué qu’il s’agissait en réalité de spécimens de bulletins de vote. C’est ce même débat qui revient aujourd’hui encore. « C’est dire que c’est quelque chose qui est récurrent, donc il faut faire attention. Il faut vraiment mettre l’accent dessus pour qu’on puisse essayer de lever tout quiproquo concernant les spécimens », recommande-t-elle.

Une pratique habituelle

Dans les faits, la distribution de spécimens est une pratique habituelle à chaque élection. Ainsi, la Commission électorale indépendante a procédé le 7 octobre 2025, à la remise des spécimens de bulletins de vote et des affiches de campagne aux représentants des cinq candidats que sont Alassane Ouattara, Simone Ehivet Gbagbo, Ahoua Don Mello, Henriette Lagou et Jean-Louis Billon.

Ce fut également le cas lors de l’élection présidentielle du 31 octobre 2020. Les représentants des candidats Alassane Ouattara et Bertin Konan Kouadio avaient réceptionné le 9 octobre 2020 ces documents, les candidats Henri Konan Bédié et Pascal Affi N’Guessan, également figurant parmi les quatre candidats retenus pour l’élection par le Conseil constitutionnel, ayant boycotté le scrutin.

Ces spécimens de bulletins de vote avaient été également distribués le 6 octobre 2015 aux 10 candidats ou à leurs représentants lors de l’élection présidentielle du 25 octobre 2015 et aussi le 7 octobre 2010 aux 14 candidats retenus pour l’élection présidentielle de 2010.

En résumé, la distribution de spécimens de bulletins de vote aux candidats est une pratique habituelle lors des élections présidentielles en Côte d’Ivoire. La vidéo virale qui laisse croire à une fraude électorale en faveur du pouvoir est donc trompeuse. Il s’agit en réalité de spécimens de bulletins de vote utilisés par les candidats pour sensibiliser et former leurs électeurs au bon déroulement du vote.

Cet article a été réalisé par le média ivoirien Eburnie Today, membre de la Coalition Anti Dohi – une initiative qui œuvre pour l’intégrité de l’information dans le cadre de la présidentielle ivoirienne d’octobre 2025. La Coalition Anti Dohi est soutenue par le projet Renforcer la fiabilité de l’information en Afrique de l’Ouest de la GIZ, dans le strict respect de l’indépendance journalistique et éditoriale qui régit la Coalition.

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Présidentielle ivoirienne de 2025 : du rôle des médias ivoiriens contre la désinformation

La désinformation constitue un enjeu critique à l’approche des élections d’octobre 2025 en Côte d’Ivoire, notamment en raison de sa propagation rapide sur les réseaux sociaux. Pour prévenir les risques de tensions et de violences, plusieurs initiatives ont été mises en place afin de former et sensibiliser les citoyens, ainsi que les professionnels des médias, acteurs essentiels dans la chaîne de l’information.


Traoré Bakary & Martine Zogbé – Eburnie Today


Depuis près d’une dizaine d’années, l’écosystème informationnel de la Côte d’Ivoire fait face à au moins deux types de menaces. Les manipulations domestiques de l’information et les manipulations étrangères de l’information (FIMI). La première est essentiellement menée par des acteurs se présentant comme des influenceurs proches des chapelles politiques et la seconde est orchestrée principalement par des pages et comptes localisés en dehors de la Côte d’Ivoire, notamment dans des pays voisins  (1, 2, 3).


Ces deux menaces ont poussé les autorités ivoiriennes à accentuer la lutte contre la désinformation à travers une vaste campagne nationale de sensibilisation dénommée En ligne tous responsables et un renforcement du cadre législatif à travers l’article 65 de la loi n°2013-451 sur la cybercriminalité et l’article 372 du Code pénal ivoirien, qui prévoient des sanctions allant de six mois à deux ans d’emprisonnement et une amende d’un à cinq millions de francs CFA pour la diffusion de fausses informations.


En dépit de cette offensive portée par le gouvernement et ses partenaires dont l’Ambassade des Etats Unis en Côte d’Ivoire et l’Union Européenne, force est de constater que le phénomène des fausses informations mêlé aux discours de haine gagne en puissance notamment dans le contexte électoral.


« Il y a une tendance accrue de la désinformation notamment sur les réseaux sociaux et cela constitue un défi important pour les médias ivoiriens dans le contexte électoral. Il s’agit du défi de la rigueur dans le traitement et la diffusion de l’information pour contrer les fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux », a souligné Alafé Wakili, commissaire général de Abidjan Media Forum 2025.


Lors d’une brève interview accordée Eburnie Today, le 18 septembre 2025 durant le forum, il a rappelé l’impact de la désinformation et ses dangers pour la stabilité d’un processus électoral. Il s’agit, entre autres, « de la crise de confiance envers les institutions, le trouble à l’ordre public, les offenses aux hommes politiques et au chef de l’Etat ou l’instauration d’un climat de panique ».


Créer la psychose et l’inquiétude


La désinformation en période électorale ivoirienne se manifeste souvent par de fausses déclarations, des images et vidéos sorties de leur contexte, des rumeurs anxiogènes (enlèvement d’homme politique), de faux contenus médiatiques ou des publications mensongères sur la santé des candidats à la présidentielle.. L’intelligence artificielle (IA) est également de plus en plus utilisée pour créer des contenus trompeurs.


Des rumeurs sur l’arrivée de 700 militaires français en Côte d’Ivoire pour sécuriser les élections, sur un affrontement entre partisans d’Alassane Ouattara et de Tidjane Thiam ou encore sur l’ingérence de la France dans les élections ivoiriennes sont autant d’exemples diffusés pour créer l’inquiétude et la confusion autour de la présidentielle. Ces fausses informations circulent dans le même écosystème que les informations crédibles partagées par les médias. Dans ce contexte, comment arriver à distinguer la vraie information de la fausse ?


« Il faut tout simplement que les journalistes apprennent à certifier l’information : j’entends par certifier l’information proposer une information vraie, sourcée, crédible et capable d’être vérifiée par le citoyen. La prolifération des fake-news sonne l’heure de gloire du journalisme professionnel qui permet aux hommes de médias de se distinguer des autres faiseurs d’information qui aujourd’hui pullulent sur internet », explique Alain Ahimou, journaliste indépendant et fondateur du média citoyen Micro Libre.


Alain Ahimou reste convaincu que la désinformation en période électorale ne cible pas seulement les populations : elle cible aussi et surtout les journalistes et les médias. « Si un homme politique veut vendre du faux aux électeurs, l’une des manières de rendre crédible sa politique de manipulation de l’information c’est de la faire endosser par des médias. Le journaliste, pour des raisons partisanes ou économiques, devient un relai de la fausse information », soutient le journaliste.


Le professionnel des médias, désormais ciblé par la désinformation, doit éviter de se faire prendre aux pièges de la manipulation car des contenus faux diffusés par les médias peuvent être lourds de conséquences lors d’un processus électoral. Cela est encore plus vrai dans un pays comme la Côte d’Ivoire où la presse, politiquement marquée, a contribué à exacerber les tensions comme le rappelle Dr Waliyu Karimu dans sa thèse « Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 ».


« L’un des premiers pièges que les professionnels des médias doivent éviter est celui de la rapidité dans le traitement de l’information. Le piège de vouloir être le premier à diffuser l’information, la course au scoop. Il faut prendre le temps de bien vérifier les informations, de les recouper et de les sourcer avant de les diffuser », précise Dr David Youant, enseignant-chercheur en journalisme et patron du groupe de presse Alerte-info.


La précipitation dans le traitement de l’information s’est de nouveau matérialisée lors d’un dossier judiciaire impliquant un cadre du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), le 1er octobre 2025. Alors que plusieurs sites d’information en ligne avaient annoncé l’arrestation et la mise sous mandat de dépôt d’Odette Lorougnon pour propos xénophobes, le ministère ivoirien de la Justice et des droits de l’homme a démenti l’information.

le site l’infodrome a retiré son article relatif à Odette Lorougnon

Le bureau du procureur a même émis un communiqué contredisant les médias trop pressés et précisant que le cadre du PPA-CI a plutôt été placé sous contrôle judiciaire.

Veille et formation pour contrer les fausses informations


Les deux institutions chargées du monitoring des médias ivoiriens, conscientes des dérives liées aux fausses informations ont décidé de renforcer le monitoring des médias et de miser sur la formation. L’Autorité nationale de la presse (ANP) et la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) travaillent à assainir le milieu des médias notamment face à la menace des fausses informations. L’ANP a lancé l’application « J’alerte ANP.CI ».


« C’est un outil de veille citoyenne. Un dispositif qui permet à chaque lecteur de presse de signaler d’éventuelles transgressions aux règles éthiques et déontologiques du métier. Une information inexacte ou déséquilibrée, un propos haineux ou discriminant, une image choquante, une information qui porte atteinte à la vie privée, une image non floutée qui viole la présomption d’innocence ou les droits d’auteur. En quelques clics, le lecteur pourra alerter le régulateur de manière structurée et responsable », a expliqué Koné Samba, président de l’ANP.


Cette veille citoyenne s’impose car en 2024, l’ANP a enregistré vingt-sept (27) saisines contre trente-quatre (34) saisines en 2023 pour des faits d’atteinte à l’image et à l’honorabilité, fausse information, déséquilibre de l’information ou atteinte à la confraternité. « Avec toutes ces dérives que nous observons, ces chiffres pourraient être à la hausse pour la presse d’où la nécessité de mieux former les journalistes pour comprendre les enjeux de l’information en période électorale » propose Alain Ahimou. Le journaliste indique « qu’en l’absence d’une initiative de monitoring des réseaux sociaux, le nombre de cas de discours de haine, de désinformation et d’atteinte à l’image et à l’honorabilité des acteurs politique risque d’être élevé mais restera inconnu ».


La formation, c’est justement la stratégie utilisée par la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) pour améliorer la qualité des contenus des médias et lutter contre la désinformation. À travers le projet sur « Le traitement de l’information par les radios privées non commerciales en période électorale », l’institution veut aider les acteurs des médias à produire des contenus équilibrés tout en garantissant un accès gratuit aux médias publics pour les partis politiques. En s’associant à des structures comme la Commission Electorale Indépendante (CEI) et l’entreprise Meta (Facebook, Instagram et WhatsApp), la HACA veut encourager une meilleure modération des réseaux sociaux, une bonne régulation des médias et accompagner un journalisme responsable en période électorale qui évite le piège de la désinformation.

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DÉCRYPTAGE : comprendre le taux de chômage polémique de 2,3 % en Côte d’Ivoire

Dans une émission diffusée le 17 août 2025, le PDCI, un des principaux partis politiques ivoiriens, remet en cause le taux officiel de chômage en Côte d’Ivoire jugé peu crédible face à la réalité du terrain. Cet article étudie en détail la méthodologie de cette statistique controversée.

Azil Momar Lô, Africa Check


Le 17 août 2025, le PDCI-RDA (Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain) a partagé sur ses réseaux sociaux l’émission Autrement politique, diffusée sur sa chaîne YouTube PDCI TV.

Dans cette émission, Dr Osman Chérif, le secrétaire national aux affaires extérieures de la jeunesse urbaine du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (JPDCI), a exprimé des doutes sur le taux de chômage annoncé à « 2,6 % en Côte d’Ivoire ». Il a remis en question la méthode utilisée pour calculer ce chiffre, estimant qu’elle ne respecte pas les normes de l’Organisation internationale du travail (OIT), et a jugé ce taux trop bas au regard du chômage croissant dans le pays.

Dans ladite vidéo, également relayée sur X par Tidjane Thiam le président du PDCI-RDA, plusieurs cadres de cette formation politique s’expriment sur la vie politique en Côte d’Ivoire et les enjeux de la présidentielle du 25 octobre 2025.

Ce débat offre à la Coalition Anti Dohi l’occasion d’analyser en profondeur le taux de chômage en Côte d’Ivoire. Cet article examine sa méthodologie, les normes statistiques en jeu, les recommandations de l’OIT, et propose des comparaisons avec d’autres pays africains.

Quelle est la définition du chômage en Côte d’Ivoire?

Dans un courrier électronique adressé à la Coalition Anti Dohi, l’Agence nationale de la statistique (ANStat) de Côte d’Ivoire a indiqué que la méthodologie nationale ivoirienne est alignée sur les normes internationales du Bureau International du Travail (BIT), telles qu’adoptées lors des 19e et 21e Conférences Internationales des Statisticiens du Travail (CIST). Le BIT assure le secrétariat de l’Organisation internationale du travail (OIT).

D’après l’ANStat, « en Côte d’Ivoire, une personne est considérée comme étant au chômage si elle remplit simultanément les conditions suivantes relatives à :
– l’âge (avoir au moins 16 ans, conformément au Code du travail du 20 juillet 2015, qui fixe l’âge légal d’admission au travail);
– l’absence d’emploi (ne pas avoir travaillé contre rémunération ou gain au cours des 7 jours précédant l’enquête);
– la recherche active (avoir entrepris des démarches de recherche d’emploi);
et la disponibilité (être disponible pour occuper un emploi dans les 15 jours qui suivent l’enquête si une opportunité se présentait) ».

Ces explications de l’ANStat sont confirmées par le BIT qui souligne, par ailleurs, qu’il s’agit de la définition internationale stricte, et la Côte d’Ivoire applique les normes les plus récentes, qui sont également utilisées par son office national de statistique.

En résumé, la Côte d’Ivoire et le BIT appliquent une définition stricte internationale du chômage qui met l’accent sur des critères tels que l’absence d’emploi et la recherche active d’emploi par le chômeur, entre autres. Cette définition obéit aux normes les plus récentes adoptées par le BIT.

À l’instar de la Côte d’Ivoire, d’autres pays ouest africains tels que le Mali et le Niger, mettent aussi en pratique cette définition du chômage selon les normes de l’OIT.

D’autres pays africains comme le Sénégal, bien que s’alignant sur ces normes, indiquent que « cette définition standard du chômage, qui met l’accent sur le critère de recherche de travail pourrait s’avérer restrictive dans des pays où les moyens conventionnels de recherche de travail sont peu appropriés et le marché du travail largement inorganisé ». En effet, au Sénégal, le taux de chômage (élargi) est appliqué à une composante de la main-d’œuvre potentielle. Ainsi, « les personnes sans emploi, qui sont disponibles, mais ne recherchent pas un emploi pour certaines raisons jugées indépendantes de leur volonté sont comptées parmi les chômeurs », expliquait l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) du Sénégal dans un article d’Africa Check daté de 2021.

En Afrique du Sud, la méthodologie de calcul du taux de chômage prend en compte les personnes découragées dans la recherche d’un emploi.

Le taux de chômage en Côte d’Ivoire dans le détail

En Côte d’Ivoire, l’Enquête Harmonisée sur les Conditions de Vie des Ménages (EHCVM 2021-2022), dont la collecte des données s’est réalisée de novembre 2021 à juillet 2022, est l’étude la plus récente selon l’ANStat. L’Enquête Nationale sur l’Emploi (ENE), démarrée en 2024 dans le cadre de la Réforme du dispositif de production, d’analyse et de diffusion des statistiques sur l’emploi étaient toujours en cours et ses premiers résultats officiels n’avaient pas encore été publiés au moment de la mise en ligne de cet article, d’après les informations reçues de l’ANStat.

L’EHCVM 2021-2022 rapporte ainsi des taux de chômage de 3,1% en 2019 contre 3,4 % en 2018. La taille de l’échantillon a été fixée à 13 008 ménages, légèrement supérieure à celle de l’ENV 2015 qui était de 12 900 ménages, lit-on dans l’étude.

Si au niveau national ivoirien les derniers chiffres sont ceux de l’EHCVM 2021-2022, les chiffres plus récents provenant d’ILOSTAT, la base de données du BIT sur le travail, rapportent des taux plus bas : 2,6 % en 2021 et 2,3 % en 2022.

La statistique de 2,6 % en 2021 correspond à celle mentionnée par le cadre du PDCI Dr Osman Chérif se référait. Contacté par la Coalition Anti Dohi à propos de la source de ce chiffre qu’il a mentionnée, Osman Chérif a suggéré de vérifier sur les pages officielles du gouvernement.
Nous n’avons pas retrouvé un taux de chômage de 2,6 % émanant directement du gouvernement ivoirien. Mais, en plus des données du BIT mentionnées plus haut, un document d’UMOA-Titres indique également un taux de chômage de 2,6 % en 2015, 2016 et 2017.

Pour les années précédentes, ILOSTAT rapporte des taux de chômage de 2,9 % en 2019 et 3,2 % en 2017.

L’ANStat, qui confirme ces chiffres tirés de la base de données du BIT, explique que le taux de chômage publié par ILOSTAT pour l’année 2022 (2,3 %) « repose sur les microdonnées produites par l’ANStat à partir de l’Enquête Harmonisée sur les Conditions de Vie des Ménages (EHCVM 2021-2022) ». L’agence statistique ivoirienne juge les statistiques du BIT correctes et comparables aux siennes, mais renseigne qu’« à des fins d’harmonisation internationale, le BIT utilise comme population de référence les 15 ans et plus, tandis que la Côte d’Ivoire retient les 16 ans et plus, conformément à son cadre légal ».

Que renseigne un taux de chômage si bas et comment l’interpréter ?

Selon les normes internationales définies par le BIT, le taux de chômage est la part des personnes au chômage en pourcentage de la main-d’œuvre. En détail, cela signifie que les chômeurs comprennent toutes les personnes en âge de travailler qui étaient sans travail au cours de la période de référence ( c’est-à-dire qui n’avaient pas d’emploi salarié ou indépendant), qui sont actuellement disponibles pour travailler et qui sont à la recherche d’un emploi. Cette définition est donc celle du « taux chômage au sens strict du BIT ». Elle est notamment appliquée par la Côte d’Ivoire ainsi que par le Mali et le Niger.

Par contre, en plus du taux de taux de chômage strict, d’autres pays africains à l’image du Sénégal et l’Afrique du Sud, ont également introduit le concept de « taux de chômage au sens élargi », un indicateur produit en même temps que le taux de chômage strict pour capter une meilleure réalité du marché de l’emploi. En effet, les pays qui ont adopté le taux de chômage élargi trouvent que le critère de « recherche de travail » qui caractérise le taux de chômage strict est considéré comme restrictif dans des pays africains où les moyens conventionnels de recherche de travail sont peu appropriés et le marché du travail largement inorganisé. Au Sénégal, par exemple, le taux de chômage (élargi) est appliqué à une composante de la main-d’œuvre potentielle. Les personnes sans emploi, qui sont disponibles, mais ne recherchent pas un emploi pour certaines raisons jugées indépendantes de leur volonté sont comptées parmi les chômeurs. En Afrique du Sud, les chômeurs découragés dans la recherche d’un emploi sont également comptabilisés parmi les chômeurs, dans le but de mesurer la population sans emploi dans une plus grande représentativité.

Nos recherches de données portant sur le taux de chômage élargi en Côte d’Ivoire ont été infructueuses. L’essentiel des études et rapports disponibles sur internet ne mentionnent que des données relatives au taux de chômage au sens strict (du BIT). Nous avons également interrogé l’ANStat à ce propos, sans réponse.


Nous avons remarqué qu’il y a plus de 10 ans, en 2014, le gouvernement ivoirien a communiqué à la fois sur le taux de chômage au sens du BIT et le taux de chômage au sens large. En effet, à travers un communiqué du conseil des ministres du 17 décembre 2014, le gouvernement expliquait que le taux de chômage au sens du BIT, qui ressortait à 5,3 %, n’appréhendait pas pleinement la réalité du chômage, et que des mesures encore plus efficaces étaient nécessaires.

Pour ce faire, le gouvernement avait annoncé qu’une étude (L’enquête nationale sur la situation de l’emploi initiée par le Gouvernement en 2012) serait introduite « pour permettre au gouvernement d’élaborer et de mettre en œuvre une stratégie efficace en matière d’emploi, (…) à la lumière de certaines réalités sociologiques de notre pays ». Ainsi, ce taux de chômage de 5,3 % en 2014 selon les standards internationaux « ressortirait à 9,4 % après l’extension de la définition internationale aux chômeurs qui ne sont pas en recherche active d’un emploi, et à 26,5 % après la prise en compte de cette dernière catégorie et des travailleurs en situation de sous-emploi », explique le communiqué.

Mais, aujourd’hui, selon nos constats, seul le taux de chômage au sens strict basé sur les standards internationaux est communiqué.

À l’image de la Côte d’Ivoire, le taux de chômage élargi n’est pas usité au Mali, comme le démontre une analyse du média malien La Voix de Mopti sur le taux de chômage (2,4% en 2024). En effet, comme la Côte d’Ivoire, le Mali adopte une définition standard du chômage aux normes du BIT, laissant de côté plusieurs catégories : les travailleurs découragés qui ne cherchent plus d’emploi, les personnes sous-employées ou en situation de précarité, celles engagées dans l’informel sans réelle sécurité ni revenu stable, souligne La Voix de Mopti.

En revanche, pour le cas du Sénégal, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) évalue le taux de chômage (élargi) à 21,9 % au quatrième trimestre de 2022, alors que le taux de chômage au sens strict du BIT est ressorti à 3,9 % à la même période. Pour l’année 2023, le taux de chômage (élargi) est évalué à 22,3 % tandis que le taux de chômage au sens strict du BIT est ressorti à 5 % à la même période. Au quatrième trimestre de l’année 2024, le taux de chômage (élargi) est estimé à 20 % tandis qu’ au sens strict du BIT, il est ressorti à un taux de 5,6 %. Pour le deuxième trimestre de l’année 2025, le taux de chômage (élargi) a atteint 19 %. Au sens strict du BIT, le chômage est ressorti à 3,2 % sous revue.

Pour l’Afrique du Sud également, dont la méthodologie de calcul du taux de chômage prend en compte les personnes découragées dans la recherche d’un emploi, le taux de chômage a atteint 33,2 % au deuxième trimestre de 2025.

Interpréter le taux de chômage avec prudence dans le contexte ivoirien et africain

Au sujet de l’interprétation du taux de chômage en Côte d’Ivoire, le BIT a expliqué à la Coalition Anti Dohi que la donnée de 2,3 % (taux de chômage de 2022) doit être interprétée avec prudence dans le contexte ivoirien et africain plus largement. « Il est important de souligner que les taux de chômage dans les pays à faible et moyen revenu semblent souvent faibles parce que de nombreuses personnes n’ont pas les moyens de rester au chômage (au sens strict du terme). Elles acceptent donc n’importe quel emploi disponible, souvent informel et peu rémunéré. C’est pourquoi la Côte d’Ivoire affiche un taux de chômage de 2,3 %, alors que les défis plus larges du marché du travail, tels que le niveau élevé d’informalité et la pauvreté au travail, restent importants ».

Le BIT souligne également que les pourcentages plus élevés parfois cités dans les médias, que ce soit pour la Côte d’Ivoire ou pour les autres pays africains, « reflètent généralement soit des définitions différentes du chômage, soit des mesures plus larges du chômage et du sous-emploi ».

Ainsi, pour avoir une image plus complète de la situation, « des indicateurs tels que l’informalité, la pauvreté au travail et le sous-emploi sont souvent plus révélateurs dans le contexte ouest-africain. Par exemple, la Côte d’Ivoire et ses voisins ont tous des taux d’emploi informel très élevés, ce qui illustre mieux les défis de l’emploi dans la région », note le BIT.

Une guerre communicationnelle autour du taux de chômage

Germain Kramo est Docteur en économie et enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan.

Selon lui, l’utilisation de l’indicateur du taux de chômage en Côte d’Ivoire « dépend de celui qui utilise la donnée ». Pour lui, il peut arriver que les personnes ou entités qui parlent de l’indicateur choisissent volontairement de se référer soit au taux de chômage au sens strict, soit au taux de chômage au sens large.

Note de la Coalition : Comme précisé plus haut, nos recherches n’ont trouvé aucun résultat sur le taux de chômage élargi en Côte d’Ivoire. Nos questions adressées à Dr Kramo dans ce sens n’ont pas reçu de réponse non plus. Cet article sera mis à jour si nous trouvons des éléments de réponse dans ce sens.

« Quand c’est le gouvernement, explique Dr Kramo, il communique plus avec le taux de chômage au sens strict. Quand l’opposition veut communiquer, elle préfère utiliser le taux de chômage au sens large pour montrer que le gouvernement n’a pas fait grand-chose en matière d’emploi ». Le taux de chômage faible relayé par les médias, poursuit-il, n’est autre que la communication officielle parce que le gouvernement préfère communiquer avec le taux de chômage au sens strict. « Cela lui permet d’avoir des arguments pour montrer ce qu’il a fait dans le domaine de la lutte contre le chômage ».

Dr Kramo estime que les deux taux de chômage (taux de chômage au sens strict et taux de chômage au sens large) sont valables. « Tout dépend de l’explication qu’on veut donner. La méthodologie du taux de chômage au sens strict n’est pas la méthodologie du gouvernement ivoirien mais plutôt celle du BIT. Le gouvernement ne fait donc que s’appuyer sur le taux de chômage au sens strict ». Mais, étant donné que l’Afrique est composée « d’économies où l’informalité est très élevée, si l’on reconnaît que plus de 90% des emplois sont informels (NDLR, la Côte d’Ivoire a enregistré des taux d’emploi informels de 93,6 % en 2016, 91,9 % en 2017 et 89,2 % en 2019), raisonner au sens strict devient plus ou moins problématique ».

Il est nécessaire, selon lui, de tenir compte des vulnérabilités de l’emploi pour étudier la question du chômage dans sa globalité.


Cet article a été réalisé par Africa Check membre de la Coalition Anti Dohi – une initiative qui œuvre pour l’intégrité de l’information dans le cadre de la présidentielle ivoirienne d’octobre 2025. La Coalition Anti Dohi est soutenue par le projet Renforcer la fiabilité de l’information en Afrique de l’Ouest de la GIZ, dans le strict respect de l’indépendance journalistique et éditoriale qui régit la Coalition.

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La carte d’identité pour mineur est-elle synonyme de droit de vote en Côte d’Ivoire ?

Une vidéo virale montre des enfants exhibant leur carte nationale d’identité ivoirienne, suscitant des spéculations sur leur éventuelle participation à la présidentielle d’octobre 2025. Or, en Côte d’Ivoire, le droit de vote n’est accordé qu’à partir de 18 ans, et posséder une CNI ne suffit pas pour voter. Décryptage
Martine Zogbé & Traoré Bakary, Eburnie Today

La vidéo, qui circule sur TikTok et Facebook, est longue d’une quinzaine de secondes. Sur les images, on peut voir trois enfants tenir une carte nationale d’identité ivoirienne. La personne qui s’exprime dans la vidéo se présente comme la sœur aînée des trois enfants visibles dans la vidéo. Toute joyeuse, elle affirme en dioula (ethnie parlée en Côte d’Ivoire) que ses petits frères et sa petite sœur ont pu avoir leurs cartes nationales d’identité ivoirienne (CNI).
Un internaute qui partage la vidéo sur TikTok s’étonne que des enfants (mineurs) puissent avoir une CNI. Dans une publication Facebook reprenant la même vidéo, l’auteur du post a inscrit deux phrases sur les images de la vidéo : « vous dites quoi de ça des mineurs on une pièce d’identité CNI (sic) » puis « c’es pour cette raison que MR kubier refuse de faire la RLE (sic) ».

La RLE ou Révision de la liste électorale est une opération visant à réaliser le toilettage de la liste électorale en Côte d’Ivoire. Les partis de l’opposition ivoirienne avaient demandé une révision de la liste avant l’élection présidentielle d’octobre 2025. Le président de la Commission électorale indépendante (CEI) de Côte d’Ivoire, Ibrahime Coulibaly-Kuibiert, a indiqué qu’une telle opération était impossible.


« Vous constaterez aisément avec moi qu’une opération de révision, mise à jour, comporte en moyenne 6 à 7 mois d’opération. Vous comprenez donc l’impossibilité de conduire une autre opération de révision de la liste électorale au risque de compromettre la tenue de l’élection du président de la République à la date constitutionnelle », avait indiqué Coulibaly-Kuibiert, le 2 juin 2025, lors d’une conférence de presse.


Selon l’internaute qui a partagé la vidéo sur Facebook, le refus d’organiser la révision de la liste électorale est une manœuvre du président de la CEI pour camoufler des anomalies comme la présence d’enfants (mineurs) sur la liste électorale. D’ailleurs dans les nombreux commentaires laissés par des internautes, plusieurs soutiennent que ces mineurs détenteurs de la CNI iront voter lors de la prochaine présidentielle.

Pour d’autres, il est impossible pour des mineurs d’avoir une carte nationale d’identité ivoirienne (CNI). Ces derniers estiment que la carte que les enfants ont présenté dans la vidéo est une carte CMU (Couverture maladie universelle).
Afin de déterminer si le document présenté dans la vidéo est bien une carte nationale d’identité (CNI) et non une carte CMU (Couverture maladie universelle), nous réalisons une comparaison des deux documents.
La couleur de la CNI ivoirienne est d’un vert pâle avec aux centre un dégradé orange. La carte porte le drapeau de la Côte d’Ivoire dans le coin supérieur droit. A l’opposé, la carte CMU est d’un vert et d’un orange plus foncé. Le logo de la CNAM est utilisé comme un motif distinctif sur toute la carte ; tantôt visible en orange tantôt en vert. Contrairement à la CNI, la carte CMU porte les armoiries de la Côte d’Ivoire dans le coin supérieur gauche et le drapeau dans le coin supérieur droit. La carte visible dans la vidéo est bien une CNI ivoirienne.

La carte CMU (en haut) et la CNI ivoirienne (en bas)


En Côte d’Ivoire, un mineur peut disposer d’une carte nationale d’identité


Contrairement aux idées reçues, la Côte d’Ivoire fait partie des pays africains qui autorisent les mineurs à posséder une carte nationale d’identité (CNI). Cela est possible depuis l’adoption de la loi n°2019-566 du 26 juin 2019 instituant une carte nationale d’identité biométrique. « La carte nationale d’identité biométrique est obligatoire pour tout ivoirien âgé d’au moins seize ans. Elle peut être délivrée aux citoyens ivoiriens figés d’au moins cinq ans », indique le texte de loi en son article 3. L’Office National de l’Etat Civil et de l’Identification de Côte d’Ivoire (ONECI) mène des campagnes d’information pour le rappeler aux parents souhaitant faire établir une CNI à leurs enfants.


« Aujourd’hui, nous avons fait en sorte qu’à partir de 5 ans, on puisse bénéficier d’une carte nationale d’identité, parce qu’à cet âge, la biométrie de l’individu n’évolue plus. La carte d’identité, qu’il s’agisse de la carte de résident ou de la carte nationale d’identité, intègre des composants électroniques qui facilitent la numérisation de l’identité et l’accès aux services digitaux », a précisé Christian Kodia Ago, directeur général de l’ONECI dans une interview.


La CNI ne confère pas le droit de vote


Cependant, la CNI pour les mineurs ne leur donne pas le droit de vote. En Côte d’Ivoire, les conditions pour être électeur sont clairement définies par la loi et affirmées dans le code électoral. L’électeur doit être de nationalité ivoirienne, être majeur (l’âge minimum pour voter est de 18 ans), jouir de ses droits civils et politiques et être inscrit sur la liste électorale.


« Sont électeurs les Ivoiriens des deux sexes et les personnes ayant acquis la nationalité ivoirienne soit par naturalisation soit par mariage, âgés de dix-huit ans accomplis, inscrits sur une liste électorale, jouissant de leurs droits civils et politiques et ne se trouvant dans aucun des cas d’incapacité prévus par la loi. Les personnes visées à l’alinéa précédent, vivant à l’étranger et immatriculées dans une représentation diplomatique ou consulaire, peuvent prendre part à l’élection du Président de la République selon les modalités fixées par décret en Conseil des ministres, sur proposition de la Commission chargée des élections », d’après l’article 3 du code électoral.


Les mineurs ne peuvent donc pas être inscrits sur la liste des électeurs même s’ils possèdent la carte nationale d’identité (CNI). Les majeurs ayant une carte nationale d’identité n’ont pas également de facto le droit d’accéder à un bureau de vote. Seuls les Ivoiriens inscrits sur la liste électorale peuvent voter sur présentation de la carte d’électeur. Les cartes d’électeur sont délivrées « à tout électeur inscrit sur la liste électorale » (article 14 du code) et « sont délivrées aux intéressés sur présentation d’une pièce d’identité » (article 15 du code).


La Carte nationale d’Identité ivoirienne est un document biométrique d’identification officiel que tout ivoirien peut posséder dès l’âge d’au moins 5 ans. Ce document administratif officiel ne garantit pas le droit de vote à son détenteur. En Côte d’Ivoire seuls les Ivoiriens âgés de dix-huit ans accomplis et inscrits sur la liste électorale peuvent voter s’ils sont inscrits sur la liste électorale.


Notons que la Commission électorale indépendante a publié la liste électorale définitive le 2 juin 2025. Elle compte plus de 8,7 millions d’inscrits soit 715 000 électeurs en plus par rapport à 2023 (année de la dernière révision). La révision de la liste électorale était l’une des principales revendications de l’opposition. Les principaux partis de l’opposition comme le PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire) et le PPACI (Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire), ont indiqué qu’il y a avait des irrégularités sur la liste électorale comme la présence de mineurs, de votants aux parents inconnus, de mères ayant plus d’une trentaine d’enfants ou encore un nombre élevé de centenaires (1, 2, 3).

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Présidentielle de 2025 en Côte d’Ivoire : pour Alassane Ouattara, le quatrième mandat d’affilée ou le deuxième mandat de la Troisième République ?

En Côte d’Ivoire, la mobilisation du 9 août 2025 contre la candidature d’Alassane Ouattara pour un quatrième mandat consécutif a ravivé un débat juridique et politique prégnant sur la légitimité constitutionnelle, tout en nourrissant les risques de confusion et de manipulation de l’opinion publique.

Par Valdez Onanina, Africa Check


Le sujet du « quatrième mandat » d’Alassane Ouattara est critiqué par plusieurs figures publiques et mérite d’être éclairé à la lumière des enjeux juridiques et politiques qu’il soulève et afin de parer à toute instrumentalisation, notamment à travers des contenus  et des déclarations publiques trompeurs.

Depuis son indépendance en 1960, la Côte d’Ivoire a connu trois Républiques, chacune fondée sur une nouvelle Constitution. La Première République (1960–1999) reposait sur la Constitution adoptée à l’indépendance du pays. Elle a été suivie par la Deuxième République (2000 – 2016), instituée après le coup d’État de 1999 et marquée par une volonté de limitation des mandats. Enfin, la Troisième République est instaurée en 2016 avec une nouvelle Constitution qui introduit de nouvelles réformes institutionnelles, dont un Sénat et une vice-présidence.

La candidature annoncée d’Alassane Ouattara à l’élection présidentielle d’octobre 2025 a ravivé une question polémique au sein de l’opinion publique ivoirienne : s’agit-il d’un quatrième mandat consécutif ou d’un deuxième mandat sous la Troisième République ? Déjà vivement critiquée en 2020, quand Ouattara se présentait pour un troisième mandat, cette perspective a été remise au centre du débat public à la faveur de la marche du 9 août 2025, organisée par le Front commun PDCI–PPA-CI. Plusieurs milliers de manifestants ont défilé à Abidjan pour dénoncer « un 4e mandat anticonstitutionnel ».

Manifestation pacifique de l’opposition, dans le quartier de Yopougon, à Abidjan, le 9 août 2025. © Issouf SANOGO / AFP

En 2020, le Conseil constitutionnel avait validé la troisième candidature de Ouattara en s’appuyant sur la Constitution de 2016. Selon sa décision, cette nouvelle Constitution, « quoi qu’affirmant le principe de la limitation du nombre de mandats présidentiels à deux pour l’avenir, du fait de l’effet immédiat de la loi nouvelle, mentionné à l’article 184, n’a pas entendu conférer à l’article 55 alinéa premier, un effet rétroactif et que, faute d’avoir expressément prévu une disposition transitoire faisant rétroagir ses effets sur les candidatures aux élections présidentielles antérieures à son avènement, son mandat en cours ne peut être pris en compte dans le décompte du nombre de ses mandats ». Le Conseil avait également précisé que « la question de la possibilité ou non, pour le Président de la République sortant de briguer un nouveau mandat doit s’analyser à l’aune de l’adoption d’une nouvelle Constitution ».



Un dilemme constitutionnel aux résonances politiques


En clair, la Constitution ivoirienne de 2000 limitait à deux le nombre de mandats présidentiels (article 35). La nouvelle Constitution, adoptée par référendum en 2016, maintient la limitation à deux mandats (article 55), mais ne prévoit explicitement pas de clause transitoire sur les mandats antérieurs.


C’est notamment sur cette absence de disposition transitoire que le Conseil constitutionnel a validé, en 2020, la candidature de Ouattara, lui permettant ainsi de faire un troisième mandat, considéré comme le premier sous la Troisième République, en vertu de la non-rétroactivité des lois.


Dans le débat public autour de ce sujet, l’argument du « compteur à zéro » qui a souvent été avancé pour justifier la candidature d’Alassane Ouattara en 2020 repose sur une lecture formaliste du changement constitutionnel intervenu en Côte d’Ivoire en 2016. Selon cette logique, l’adoption d’une nouvelle Constitution marque une rupture institutionnelle, inaugurant la Troisième République et ouvrant ainsi un nouveau cycle présidentiel. Cette interprétation permettrait à Ouattara de briguer deux nouveaux mandats, indépendamment de ceux exercés sous la Deuxième République. Le Conseil constitutionnel ivoirien a validé cette position dans sa décision du 14 septembre 2020, estimant que la Constitution de 2016, bien qu’affirmant la limitation à deux mandats présidentiels, ne comportait aucune clause transitoire interdisant explicitement une nouvelle candidature. La haute instance avait conclu que le mandat en cours (2015-2020), ne pouvait être pris en compte dans le décompte des mandats sous la nouvelle République, en raison de l’absence d’effet rétroactif de l’article 55 et de la non-prévision d’une disposition transitoire dans l’article 184.


Cette lecture est vivement contestée sur le plan démocratique. Plusieurs juristes, partis politiques et organisations de la société civile dénoncent une instrumentalisation du droit constitutionnel au service du maintien au pouvoir. Le PDCI-RDA, un des principaux partis d’opposition, interprète cet argumentaire comme une « violation flagrante » de la Loi fondamentale et une « dérive autocratique ». Pour les opposants d’Alassane Ouattara, l’article 55 de la Constitution ivoirienne consacre l’esprit de limitation des mandats, et toute tentative de contournement affaiblit la crédibilité des institutions.



Ce débat ivoirien s’inscrit dans une dynamique plus large observée sur le continent africain, où les révisions constitutionnelles sont parfois utilisées pour prolonger des mandats présidentiels. Au Bénin, la réforme constitutionnelle du 7 novembre 2019, adoptée par la loi n°2019-40, a modifié en profondeur la Constitution de 1990 sans pour autant instaurer une nouvelle République. Il s’agissait d’une révision substantielle, mais non d’une refonte totale du texte fondateur. Cette réforme a introduit des innovations majeures : alignement des mandats électifs à cinq ans (Article 80), instauration d’élections générales à partir de 2026 (Article 157) et durcissement de la limitation des mandats présidentiels avec la formule : « En aucun cas, nul ne peut, de sa vie, exercer plus de deux mandats de président de la République. » (Article 42). Cette clause, explicite et sans ambiguïté, a fermé la porte à toute tentative de prolongation du pouvoir, y compris pour le président Patrice Talon, qui a confirmé à plusieurs reprises qu’il ne briguerait pas un troisième mandat.

Le cas du Sénégal offre également un éclairage précieux. En 2016, l’ancien président Macky Sall a initié une réforme constitutionnelle adoptée par référendum le 20 mars, puis promulguée par la loi n°2016-10 du 5 avril. Cette réforme a modifié plusieurs articles de la Constitution de 2001, mais n’a pas instauré une nouvelle République. Elle a notamment restauré le quinquennat présidentiel :  « La durée du mandat du Président de la République est de cinq ans. Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs », peut-on lire à l’article 27. Face à des critiques juridiques et politiques sur l’interprétation de la réforme constitutionnelle de 2016, notamment sur la possibilité d’une troisième candidature, Macky Sall a annoncé le 3 juillet 2023 qu’il ne se représenterait pas à l’élection présidentielle de 2024, « même si la Constitution (lui) en donne le droit », avait-il affirmé dans un discours à la nation. Il a ajouté que le souci de préserver la paix sociale l’emportait sur toute interprétation favorable à une nouvelle candidature. Cette décision a été saluée comme un geste d’apaisement démocratique dans un contexte de crise socio-politique.


Selon Médoune Samba Diop, docteur d’État en droit public et enseignant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar au Sénégal, et auteur du livre Les élections présidentielles de l’an 2000 au Sénégal, « même sans cette clause transitoire, le président Alassane Ouattara aurait dû avoir la sagesse et l’élégance républicaine pour ne pas se représenter pour quelque cause ou quelque alibi que ce soit. S’il pense que, dans son parti et dans d’autres partis ivoiriens, personne ne peut le remplacer, il ne fait que constater son échec ».


« La même critique je la fais aussi aux membres de l’opposition, plus précisément à Tidjane Thiam et à Laurent Gbagbo : devant leur inéligibilité eux aussi devraient trouver d’autres personnes qui pourraient, comme eux, diriger leur pays et proposer leur candidature au lieu d’opter pour des solutions enceintes de tous les dangers pour la Côte d’Ivoire », a poursuivi Diop, interrogé par la Coalition Anti Dohi.


En outre, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, dans plusieurs avis, insiste sur le respect du consensus national et de la transparence dans les révisions constitutionnelles. Elle considère que l’absence de dialogue inclusif peut invalider la légitimité d’un changement, même s’il est formellement conforme au droit. Ainsi, l’interprétation du « compteur à zéro » en Côte d’Ivoire, bien qu’adossée à une lecture juridique, reste profondément contestée dans son essence démocratique.


Cet article a été réalisé par Africa Check membre de la Coalition Anti Dohi – une initiative qui œuvre pour l’intégrité de l’information dans le cadre de la présidentielle ivoirienne d’octobre 2025. La Coalition Anti Dohi est soutenue par le projet Renforcer la fiabilité de l’information en Afrique de l’Ouest de la GIZ, dans le strict respect de l’indépendance journalistique et éditoriale qui régit la Coalition.

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Présidentielle ivoirienne : la comparaison entre Alassane Ouattara, Franklin Roosevelt et des chanceliers allemands tient-elle la route ?

Alors que la candidature d’Alassane Ouattara pour un quatrième mandat consécutif suscite des polémiques en Côte d’Ivoire, le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, a tenté de désamorcer les critiques en convoquant des exemples de dirigeants occidentaux ayant exercé quatre mandats. Mais dans quelle mesure ces comparaisons sont-elles valables ?

Par Azil Momar Lô, Africa Check


Le 30 juillet 2025, soit le lendemain de l’annonce du président ivoirien Alassane Ouattara de présenter sa candidature à la présidentielle du 25 octobre 2025, le porte-parole du gouvernement ivoirien, Amadou Coulibaly, a fait un compte rendu détaillé des principales décisions prises en conseil des ministres. Son exposé a été suivi de la traditionnelle séance de questions-réponses engagée avec des journalistes. Une question posée par un journaliste sur place a tourné autour du « quatrième mandat », annoncé de Ouattara.

En réponse, Amadou Coulibaly a invité les voix critiques du « quatrième mandat » à « interroger l’histoire », en citant des personnalités politiques ayant également effectué quatre mandats dans des démocraties occidentales, au même titre que Ouattara.

Dans son exposé Amadou Coulibaly a ainsi mentionné qu’« en Allemagne, les principales personnalités de la CDU (acronyme désignant l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne, un des partis les plus importants d’Allemagne, NDLR) que sont Konrad Adenauer ou bien Helmut Kohl ont été régulièrement élus comme chancelier plus de trois fois ». Ensuite, il a reformulé sa déclaration en affirmant que Helmut Kohl, Angela Merkel et Konrad Adenauer ont tous pu faire quatre mandats. Le porte-parole du gouvernement de Côte d’Ivoire a également cité l’exemple de l’ancien président américain Franklin Delano Roosevelt, personnalité marquante de l’histoire politique des État-Unis. « En raison de la Seconde Guerre mondiale dans laquelle il a engagé les État-Unis », Roosevelt « a fait quatre mandats de 1932 à 1944 », a-t-il poursuivi.

Mais ces comparaisons tiennent-elles la route ?

Fonctionnent des systèmes politiques ivoiriens, allemands et américains

La Côte d’Ivoire est une république ayant un régime politique présidentiel dirigé par un chef de l’Etat élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Il n’est rééligible qu’une fois. Le Président de la République détient les pouvoirs les plus importants. Étant le Chef de l’Administration et le Chef suprême des Armées, il nomme aux emplois civils et militaires, préside les Conseils, les Comités de Défense et de Sécurité, entre autres attributions, selon la constitution de 2016. Il nomme également le Premier Ministre, Chef du Gouvernement, lit-on sur une fiche d’information disponible sur le site du gouvernement ivoirien consacrée aux attributions du Président de la République.

Quant à elle, l’Allemagne est une république fédérale structurée comme une démocratie parlementaire, selon les renseignements disponibles sur le site du ministère allemand des Affaires étrangères. Cela veut dire que le président de la République est le plus haut représentant de l’Allemagne en termes de protocole, mais la fonction qui détient le plus grand pouvoir décisionnel politique est celle de chancelier, qui définit les orientations politiques. Concernant la manière dont le chancelier allemand est élu, le Bundestag, terme désignant l’Assemblée nationale allemande, souligne dans une note publique qu’« un candidat est proposé par le président fédéral allemand, conformément à la Loi fondamentale. L’élection se déroule ensuite exclusivement parmi les membres du Bundestag allemand, qui votent à bulletin secret sans débat préalable. Le candidat doit obtenir la majorité absolue au Parlement ». Après son élection, le candidat élu est nommé par le président fédéral et prête serment devant le Bundestag. Il peut alors proposer ses ministres fédéraux, lit-on sur la note du Bundestag.

Aux État-Unis, pays doté d’un système présidentiel, le président américain est élu tous les quatre ans et ne peut exercer plus de deux mandats. Depuis 1951, la ratification du 22eme amendement de la Constitution américaine interdit formellement l’exercice de plus de deux mandats présidentiels, selon un guide détaillé de la National Constitution Center qui se présente comme la principale plateforme américaine dédiée à l’éducation et au débat sur la constitution du pays. Mais, il est important de noter qu’avant la ratification du 22eme amendement, l’ancien président américain Roosevelt a effectué quatre mandats entre 1932 et 1944.

Ces explications sont conformes à celles données à la Coalition Anti Dôhi par les experts Romuald Sciora, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et Marie-Christine Bonzom, politologue et éditorialiste spécialiste des États-Unis.

Une comparaison « facile » et « bancale »

Hélène Miard-Delacroix est professeur à Sorbonne Université et spécialiste de l’Histoire de l’Allemagne contemporaine. En ce qui concerne les comparaisons entre les « quatre mandats » annoncés de Ouattara et ceux d’anciens chanceliers allemands, l’universitaire y voit une « comparaison bancale » qui est faite « entre la situation ivoirienne et allemande », étant donné qu’« un chancelier n’est pas chef de l’État, mais seulement chef de gouvernement ». Selon elle, les trois chanceliers allemands que sont Helmut Kohl, Angela Merkel et Konrad Adenauer ont exercé plus de deux mandats « pour la simple raison que la constitution allemande ne limite pas le nombre de mandats d’un chancelier s’il est réélu à la tête d’une coalition soutenue par une majorité au parlement ».

Donnant plus de détails, Miard-Delacroix a insisté sur le fait que « pour le chancelier allemand, il ne s’agit pas en Allemagne de l’élection d’un président de la République, c’est-à-dire chef de l’État, mais seulement de l’élection au suffrage indirect d’un chef de gouvernement qui dépend de la cohésion d’une majorité au parlement. Le choix se porte sur lui en tant que personnalité majeure d’un parti qui soit en mesure de former une coalition avec d’autres et de mener une politique de compromis entre les forces politiques engagées. Il peut être renversé à tout moment s’il perd le soutien d’une partie de cette coalition, et ce, sans même attendre la fin du mandat ».

Ces développements sont corroborés par Romuald Sciora, chercheur associé  à l’IRIS, l’un des principaux think tanks français spécialisés sur les questions géopolitiques et stratégiques. Politologue et directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis au sein de l’IRIS, Sciora précise que, contrairement aux chefs d’État, les chanceliers allemands sont des chefs de gouvernement, et que la possibilité pour eux d’être réélus à plusieurs reprises est non seulement prévue par la Constitution, mais également ancrée dans la tradition politique allemande. « Un chancelier peut faire autant de mandats qu’il souhaite. On apprécie ou on n’apprécie pas, c’est constitutionnel », commente Sciora, qui ajoute que sur le nombre de mandats, tout parallèle fait entre un président ivoirien avec les chanceliers allemands est « une comparaison facile ». S’il y avait une comparaison à faire, selon lui, le président ivoirien devrait être comparé par exemple avec le président russe Vladimir Poutine, à condition que le nombre de mandats effectués par ce dernier soit en accord avec la constitution.

À cela, le Professeur Hélène Miard-Delacroix ajoute qu’en Allemagne, le chef de l’État est le président fédéral et n’a pas le droit de faire plus de deux mandats. Si comparaison devait se faire entre les situations ivoirienne et allemande, note-t-elle, il faudrait alors restreindre le nombre de mandats du président ivoirien à deux. Il est à noter que la constitution ivoirienne en vigueur prévoit bel et bien la limitation des mandats présidentiels à deux (Article 55).

Yacouba Doumbia, journaliste ivoirien, Directeur Général des Éditions l’Avenir, s’inscrit en faux contre ces arguments jugeant les comparaisons avec l’Allemagne et les État-Unis « faciles » et « bancales ». Doumbia met en exergue le fait qu’« en Côte d’Ivoire, la Constitution de 2016 a réinitialisé le compteur des mandats présidentiels. Les deux mandats antérieurs de Ouattara (2010 et 2015) ne sont pas pris en compte juridiquement. Le Conseil constitutionnel a confirmé que le Président Ouattara était éligible pour l’élection de 2020. Dans ce contexte, parler d’un « quatrième mandat » relève plus d’un débat politique que d’un débat juridique. L’important est la conformité à la loi fondamentale, qui est respectée ».

Les États-Unis sous Roosevelt, également un contexte particulier à prendre en compte

Estimant que « la démocratie ne se mesure pas au nombre de mandats, mais à la légitimité du vote », Yacouba Doumbia fait remarquer que « dans plusieurs démocraties reconnues comme stables et exemplaires, il n’existe pas de limitation stricte du nombre de mandats tant que l’élection reste libre, transparente et compétitive ». Se voulant plus précis, il argue, comme l’a indiqué le porte-parole du gouvernement ivoirien, qu’« Angela Merkel (2005-2021), Helmut Kohl (1982-1998) et Konrad Adenauer (1949-1963) ont exercé chacun quatre mandats consécutifs. De même qu’aux États-Unis, Franklin Delano Roosevelt a été élu quatre fois (1932, 1936, 1940, 1944), car la Constitution américaine ne limitait pas alors le nombre de mandats ».

Toutefois, pour Marie-Christine Bonzom, politologue et éditorialiste spécialiste des États-Unis, ex-journaliste à La Voix de l’Amérique et à BBC Afrique, le cas de Franklin Delano Roosevelt ne peut pas être évoqué comme un exemple aujourd’hui vis-à-vis de la Côte d’Ivoire, puisque « le cadre qui lui a permis de prétendre à trois, puis à quatre mandats n’existe plus ».

« Roosevelt fut le premier et le dernier président des États-Unis à effectuer plus de deux mandats. S’appuyant sur sa grande popularité pendant la Seconde Guerre Mondiale et sur le fait qu’à l’époque, la constitution américaine ne plafonnait pas le nombre de mandats, ce président avait décidé de rompre avec la tradition en vigueur depuis la fondation des Etats-Unis, la règle non écrite basée sur l’exemple montré par George Washington (président de 1789-1797), le premier président du pays, qui avait renoncé à se présenter pour un troisième mandat et établi ainsi un précédent respecté par tous ces successeurs avant Roosevelt ». 

Mais, notons qu’aujourd’hui, la configuration actuelle du système politique américain rend impossible l’exercice de plus de deux mandats présidentiels. Dans ce sens, Marie-Christine Bonzom note que « l’élection de Roosevelt à quatre mandats a suscité une grande préoccupation aux États-Unis relative à l’émergence d’un exécutif tout puissant et prompt aux abus de pouvoir ». Cette crainte a plus tard conduit à la modification de la constitution, « avec le 22eme amendement qui, voté par le Congrès dès 1947 et ratifié en 1951, limite expressément le nombre de mandats présidentiels à deux mandats ».

En complément, le directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis à l’IRIS, Romuald Sciora, met l’accent sur le caractère traditionnel des deux mandats, avant et après l’arrivée de Roosevelt à la présidence. Sciora rappelle que le tout premier président américain George Washington avait décidé de ne pas se présenter pour un troisième mandat. De là, est venue la tradition des deux mandats jusqu’au début des années 1930 avec l’arrivée de Roosevelt. Ce n’est qu’à partir des années 50 qu’on a fait entrer le 22eme amendement de la constitution qui stipule que le président ne peut pas faire plus de deux mandats. Donc, « les choses sont très différentes », commente Sciora au sujet des comparaisons entre le « quatrième mandat » annoncé de Ouattara et les quatre mandats effectués par Roosevelt.

Risques de mésinterprétation et de confusion au sein du grand public

Dr Moussa Diop, enseignant-chercheur au CESTI, l’École de journalisme de l’Université de Dakar, au Sénégal, estime que l’on peut légitimement s’exprimer sur la question des mandats, dès lors que la liberté de participation aux élections et au jeu politique est garantie par des lois consacrées. Cela dit, argue Dr Diop, se baser sur le modèle allemand pour légitimer un quatrième mandat d’Alassane Ouattara pourrait s’apparenter à un manque de rigueur méthodologique.

La Côte d’Ivoire et l’Allemagne étant deux pays à la construction politique et à l’histoire différentes, cette comparaison vise, selon lui, à légitimer une posture mais elle risquerait de « flouer le plus grand nombre » .

Le professeur Maurice Soudieck Dione qui enseigne les sciences politiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal a également indiqué que la comparaison en question « n’est pas du tout pertinente ». La non limitation des mandats (du chancelier) en Allemagne est certes une réalité, selon lui, mais dans ce pays le chancelier a des pouvoirs limités et n’est pas le chef de l’État.

Cet article a été réalisé par Africa Check membre de la Coalition Anti Dohi – une initiative qui œuvre pour l’intégrité de l’information dans le cadre de la présidentielle ivoirienne d’octobre 2025. La Coalition Anti Dohi est soutenue par le projet Renforcer la fiabilité de l’information en Afrique de l’Ouest de la GIZ, dans le strict respect de l’indépendance journalistique et éditoriale qui régit la Coalition.

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Côte d’Ivoire : ce qu’il faut savoir sur les cinq candidats en lice pour la présidentielle d’octobre 2025

Alassane Ouattara, Adjoua Henriette Lagou, Sénin Ahoua Jacob Don-Mello, Jean-Louis Billon et Ehivet Simone Gbagbo seront en course pour la magistrature suprême le 25 octobre prochain. Qui sont ces hommes et ces femmes qui veulent diriger la Côte d’Ivoire ?


Anderson Diedri et Bakary Traoré, Eburnie Today

Sur les 60 dossiers de candidatures transmis par la Commission électorale indépendante (CEI) au Conseil Constitutionnel, cinq ont été validés après examen. La décision a été rendue le 8 septembre 2025 par la présidente de l’institution, Chantal Nanaba Camara.

Simone Gbagbo, la dame de fer

Simone Gbagbo est née le 1er janvier 1949 à Moossou, Grand-Bassam. Historienne de formation, elle est titulaire d’un doctorat de troisième cycle en littérature orale et a mené des recherches en linguistique appliquée. Très tôt engagée, elle milite dans des organisations de jeunesse, notamment la Jeunesse Estudiantine Catholique (JEC). Dans les années 1970, alors que la Côte d’Ivoire est dirigée par le président Félix Houphouët-Boigny, elle se distingue dans le milieu syndical. Son engagement la conduit en prison à plusieurs reprises, notamment en 1982 lors d’une grève des enseignants. Chercheuse à l’Institut d’Histoire, d’Art et d’Archéologie (IHAA), elle participe à la création clandestine du Front Populaire Ivoirien (FPI) au début des années 1980. Le parti est officiellement reconnu en 1990 avec l’instauration du multipartisme.


Simone Gbagbo est élue députée de la commune d’Abobo en 1995 et devient vice-présidente de l’Assemblée nationale, poste qu’elle occupe jusqu’en 1999. En 2000, elle devient première dame lorsque Laurent Gbagbo accède à la présidence. En 2011, elle est arrêtée avec Laurent Gbagbo à la suite de la crise post-électorale. En mars 2015, elle est condamnée à 20 ans de prison par la justice ivoirienne. Elle est libérée en août 2018 grâce à une loi d’amnistie signée par le président Alassane Ouattara.


En 2024, elle annonce sa candidature à l’élection présidentielle sous la bannière du Mouvement des Générations Capables (MGC). Lors d’un discours en décembre de la même année, elle déclare : « Je voudrais vous faire une offre audacieuse : celle de construire une Côte d’Ivoire totalement transformée, modernisée et prospère, dans une Afrique décomplexée, développée, équipée, incontournable, forte et respectée de tous. »

Jean Louis-Billon, business et politique

Jean-Louis Billon est né le 8 décembre 1964 à Bouaké, en Côte d’Ivoire. Issu d’une famille liée au monde des affaires, il est le fils de Pierre Billon, fondateur de la Société immobilière et financière de la côte africaine (SIFCA). Après une enfance passée en Côte d’Ivoire, il poursuit ses études en France puis aux États-Unis, avant de revenir au pays en 1995.


À la suite du décès de son père en 2001, il prend la tête du Groupe SIFCA. La même année, il est élu maire de la commune de Dabakala. En 2002, il devient président de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire, poste qu’il occupe jusqu’en 2012. En 2012, il est nommé ministre du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME, fonction qu’il exerce jusqu’en janvier 2017. En 2013, il est élu président du Conseil régional du Hambol.


Membre du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), il en devient le porte-parole. Le 12 juillet 2017, il est suspendu de ses fonctions de président du Conseil régional du Hambol, après avoir rejoint le PDCI alors qu’il avait été élu sous la bannière du Rassemblement des Républicains (RDR).


En 2020, il présente sa candidature à l’investiture du PDCI pour l’élection présidentielle, avant de se retirer et d’apporter son soutien à Henri Konan Bédié. En mars 2021, il est élu député en battant le candidat du RDR avec 47,64 % des voix. La même année, il annonce sa candidature à l’élection présidentielle prévue en 2025.


Au sein du PDCI, il tente de briguer la présidence du parti, mais Tidjane Thiam est choisi. Il poursuit néanmoins ses ambitions politiques et renonce à sa nationalité française afin de se conformer aux exigences de candidature. Le 8 septembre 2025, sa candidature à la présidentielle est validée, cette fois sous la bannière du Congrès Démocratique (CODE). Après l’annonce de la validation de sa candidature par le Conseil Constitutionnel, Jean-Louis Billon a déclaré vouloir « d’une Côte d’Ivoire réconciliée, forte et prospère » et s’engage « à porter haut vos aspirations, à défendre vos espoirs et à bâtir, avec vous, un avenir digne de notre histoire et de notre jeunesse ».

Ahoua Don-Mello, éviter la politique de la chaise vide

Ahoua Don-Mello est né le 23 juin 1958 à Bongouanou, en Côte d’Ivoire. Diplômé de l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny (INPHB) de Yamoussoukro, il poursuit ses études à l’École nationale des ponts et chaussées de Paris, où il obtient le titre de docteur-ingénieur à l’âge de 27 ans.


Il entame une carrière d’enseignant-chercheur, intervenant à l’INPHB, à l’École supérieure interafricaine de l’électricité de Bingerville, à l’université du Burundi, ainsi qu’au Laboratoire du bâtiment et des travaux publics. En 1998, il est nommé responsable de la technopole de Yamoussoukro. De 2000 à 2011, il dirige le Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD).


Engagé politiquement dès sa jeunesse, il milite au Parti socialiste en France. En 1983, il rencontre Laurent Gbagbo et intègre le Front populaire ivoirien (FPI), où il occupe divers postes en Côte d’Ivoire et en France jusqu’en 1996. Il quitte le FPI en 1997 pour fonder le parti Renaissance, avant d’y revenir en 2000.


En 2010, il est nommé ministre de l’Équipement et de l’Assainissement dans le dernier gouvernement de Laurent Gbagbo. Après la chute de Gbagbo en 2011, il s’exile. En 2014, il devient conseiller du président guinéen Alpha Condé, puis haut représentant des BRICS pour l’Afrique occidentale et centrale.


De retour en Côte d’Ivoire, il rejoint le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) fondé par Laurent Gbagbo. En 2025, après avoir annoncé sa candidature à l’élection présidentielle d’octobre, il est démis de ses fonctions de vice-président du parti.


Alassane Ouattara, candidat à sa propre succession

Alassane Ouattara est né le 1er janvier 1942 à Dimbokro, en Côte d’Ivoire. Économiste de formation, il a travaillé au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), où il a été vice-gouverneur de 1983 à 1984, puis gouverneur à partir de 1988.


En 1990, il est nommé Premier ministre de Côte d’Ivoire, ce qui marque son entrée en politique. À la suite du décès du président Félix Houphouët-Boigny en 1993, il est écarté du pouvoir par Henri Konan Bédié et contraint à l’exil. Une réforme constitutionnelle l’empêche de se présenter aux élections présidentielles, en raison de la remise en cause de sa nationalité ivoirienne.


En 1999, il prend la tête du Rassemblement des Républicains (RDR), parti fondé en 1994 par Djéni Kobina. Il devient candidat à la présidence après les accords de paix signés à Pretoria en Afrique du Sud en 2005, dans le contexte de la crise ivoirienne.


Avec le soutien de Henri Konan Bédié, il est élu président de la République de Côte d’Ivoire en 2010 et officiellement investi le 6 mai 2011, sous la bannière du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP).


En juillet 2020, à la suite du décès de son Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, il annonce sa candidature pour un troisième mandat. Le 29 juillet 2025, il déclare sa candidature pour un quatrième mandat à l’élection présidentielle d’octobre 2025, invoquant la nécessité de préserver la stabilité nationale face à des défis sécuritaires, économiques et monétaires : « Les années passées à la tête de notre pays m’ont fait comprendre que le devoir peut parfois transcender la parole donnée de bonne foi », a-t-il affirmé.

Henriette Lagou, le retour

Henriette Lagou est née le 22 juin 1959. Elle a occupé le poste de ministre de la Famille, de la Femme et de l’Enfant sous la présidence de Laurent Gbagbo. En 2015, elle se présente à l’élection présidentielle en tant que candidate du Renouveau pour la paix et la concorde (RPC).


Le 9 juin 2025, à Villejuif, en région parisienne, elle annonce sa candidature à l’élection présidentielle d’octobre 2025, cette fois sous la bannière du Groupement des Partenaires politiques pour la paix (GP-PAIX). Son programme met l’accent sur la diaspora, l’emploi et le logement.


« Nous sommes dans une vision, une vision de concorde pour la Côte d’Ivoire. Nous sommes dans un but de développement pour la Côte d’Ivoire. Nous sommes, par rapport aux autres pays, un pays en développement. Nous avons besoin d’une paix pour pouvoir développer notre pays », a précisé la candidate lors du dépôt de sa candidature à la CEI, le 19 août 2025.

Cet article a été réalisé par le média ivoirien Eburnie Today, membre de la Coalition Anti Dohi – une initiative qui œuvre pour l’intégrité de l’information dans le cadre de la présidentielle ivoirienne d’octobre 2025. La Coalition Anti Dohi est soutenue par le projet Renforcer la fiabilité de l’information en Afrique de l’Ouest de la GIZ, dans le strict respect de l’indépendance journalistique et éditoriale qui régit la Coalition.

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Présidentielle ivoirienne de 2025 : comprendre le parrainage

À l’approche de la présidentielle du 25 octobre 2025 en Côte d’Ivoire, les candidats doivent recueillir des parrainages citoyens entre le 1er juillet et le 26 août. Cette étape du processus électoral vise à garantir que les prétendants à la magistrature suprême disposent d’un ancrage territorial significatif. Explications.

Par Valdez Onanina, Africa Check


Le parrainage n’est pas une nouveauté dans l’histoire électorale ivoirienne. Il a été introduit pour la première fois en 1994, et appliqué lors de l’élection présidentielle de 1995. Toutefois, ce mécanisme a été supprimé en 2000, avant d’être réintroduit en 2020.


Avant d’atteindre l’étape cruciale du parrainage citoyen, le processus électoral de la présidentielle ivoirienne de 2025 a déjà franchi plusieurs étapes. La Commission électorale indépendante (CEI) a supervisé l’actualisation et la publication de la liste électorale définitive qui compte à peu près 8,7 millions d’électeurs inscrits sur environ 32 millions d’habitants que compte le pays.


Le parrainage électoral est une caution donnée ou accordée par des élus ou par des citoyens à une personne afin de lui permettre d’être candidate à une élection. Cette caution est matérialisée par une signature. En Côte d’Ivoire, le mode de parrainage retenu est le parrainage citoyen, c’est à dire celui donné par des électeurs, à l’exclusion du parrainage par des élus, explique la CEI qui précise que « le parrainage ne concerne que l’élection du Président de la République ».
D’après la CEI, le parrainage citoyen constitue « un élément particulier de recevabilité de la candidature à l’élection du Président de la République ». Ce mécanisme poursuit plusieurs objectifs essentiels : « limiter les candidatures fantaisistes, autoriser la participation à l’élection présidentielle des candidats disposant d’une implantation ou une assise nationale ».


Cadre juridique et critères d’éligibilité du parrainage citoyen


Le parrainage citoyen pour l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire repose sur plusieurs articles du Code électoral ivoirien en vigueur (ordonnance n° 2020-356 du 08 avril 2020 portant révision du code électoral, NDLR). Il s’agit des articles 25, 51, 53, 54 et 56  qui encadrent les conditions de recevabilité des candidatures, en précisant que tout candidat doit être soutenu par une liste d’électeurs représentant au moins 1 % de l’électorat local dans 50 % des régions ou districts autonomes, soit au minimum 17 entités territoriales. En 2025, la Côte d’Ivoire est organisée en 12 districts ordinaires et deux districts autonomes – Abidjan et Yamoussoukro – qui ne sont pas divisés en régions. Les districts ordinaires sont divisés en 31 régions. Chaque région constitue une entité administrative et une collectivité territoriale, dotée d’un chef-lieu et d’un conseil régional.

© Commission électorale indépendante (2025)

L’article 25 de la loi électorale ivoirienne définit les conditions générales d’éligibilité, tandis que les articles 51 à 56 détaillent les modalités de déclaration de candidature, les pièces justificatives à fournir, et les exigences liées au parrainage.

En clair, avant de recueillir des parrainages, un candidat doit d’abord satisfaire à une série de conditions légales qui encadrent son éligibilité : être de nationalité ivoirienne, être âgé d’au moins 35 ans, être inscrit sur la liste électorale et jouir pleinement de ses droits civils et politiques. Cette étape préalable vise notamment à garantir que seuls les citoyens enregistrés pourront participer au scrutin. Ce n’est qu’une fois cette validation institutionnelle obtenue que les candidats sont autorisés à entamer la collecte des parrainages, prévue entre le 1er juillet et le 26 août 2025, en vue du dépôt officiel de leur candidature.

Le décret n°2025-494 du 18 juin 2025 fixe les modalités d’organisation de la collecte des signatures pour le parrainage en vue de l’élection présidentielle ivoirienne d’octobre 2025. Ce texte précise les conditions techniques, humaines et logistiques du parrainage citoyen dans le cadre de la présidentielle prévue le 25 octobre 2025. On note notamment (Article 7) qu’« un électeur ne peut parrainer qu’un candidat. Conformément au Code électoral, la collecte des parrainages est interdite dans les cantonnements militaires, paramilitaires, dans les services militaires, paramilitaires, ainsi que dans les établissements de santé ».

En outre, la collecte s’effectue exclusivement sur la base de la liste électorale définitive de 2025. Chaque candidat doit désigner un coordonnateur central, électeur lui-même, chargé de superviser l’opération et d’assurer l’interface avec la CEI. À l’échelle régionale et dans les districts autonomes d’Abidjan et Yamoussoukro, des collecteurs sont mandatés pour coordonner la collecte locale. Le décret encadre également les outils utilisés (kits numériques, formulaires papier, fichiers Excel), les responsabilités des acteurs, les délais de transmission, ainsi que les frais à la charge des candidats, à l’exception des kits fournis par la CEI. Le guide du parrainage produit et publié par la CEI en vue de cette élection fournit des informations détaillées sur les notions et les modalités de ce parrainage.

Le Conseil constitutionnel est l’organe garant de la régularité du processus présidentiel en Côte d’Ivoire. Il reçoit les dossiers de candidature, vérifie la conformité des pièces, notamment les parrainages citoyens, et établit la liste définitive des candidats. En cas de contestation, il tranche en dernier ressort, assurant ainsi le respect des règles constitutionnelles et électorales.

Organisation pratique de la collecte des parrainages pour la présidentielle 2025


Le calendrier de la collecte des parrainages est fixé par la CEI. Cette période offre aux candidats une fenêtre de 57 jours pour réunir les signatures requises, conformément aux exigences du Code électoral. L’opération s’appuie sur la liste électorale définitive en vue de garantir que chaque parrainage provient d’un citoyen inscrit et éligible, conformément aux dispositions de l’article 2 du décret n°2025-494 du 18 juin 2025 fixant les modalités d’organisation de la collecte des signatures pour le parrainage en vue de l’élection présidentielle ivoirienne d’octobre 2025.

Des hommes cherchent leurs noms sur les listes électorales, ici le 18 mars 2025 à Abidjan, pour l’élection présidentielle du 25 octobre 2025. © Sia Kambou / AFP

Chaque candidat désigne un coordinateur central chargé de superviser la collecte et d’assurer la liaison avec la CEI. À l’échelle régionale et des districts autonomes, des collecteurs sont mobilisés pour coordonner les opérations sur le terrain. Ils sont eux-mêmes appuyés par des collecteurs délégués locaux, répartis dans les communes, sous-préfectures et villages. Tous ces acteurs doivent impérativement être inscrits sur la liste électorale dans la zone où ils interviennent, afin de garantir leur légitimité et leur connaissance du terrain.


La CEI a introduit l’utilisation de kits numériques biométriques. Chaque candidat à la candidature reçoit une centaine de kits, composés de tablettes permettant l’enregistrement sécurisé des données des électeurs (empreintes digitales, photo, signature). Dans les zones où la connectivité est limitée ou inexistante, des fichiers Excel sont utilisés comme solution alternative, et des formulaires papier sont prévus en cas de panne ou d’enclavement. « Sur la liste des électeurs parrainant un candidat à la candidature à l’élection du Président de la République, il est indiqué, pour chaque électeur parrain, son numéro d’électeur, ses nom, prénoms, date et lieu de naissance, la région ou le district autonome d’inscription, le numéro de sa carte d’électeur ou les références de toute pièce ayant servi au recensement électoral et sa signature », peut-on lire à l’article 9 du décret n°2025-494 du 18 juin 2025 fixant les modalités d’organisation de la collecte des signatures pour le parrainage en vue de ce scrutin.


De même source, les registres de collecte de parrainage en format papier du candidat à la candidature à l’élection du Président de la République, le fichier Excel consolidé de ses parrainages non authentifiés par la biométrie, ainsi que les kits ayant servi pour le recueil des parrainages, sont déposés au Secrétariat Permanent de la Commission Electorale Indépendante, avec l’ensemble du dossier de candidature.


La CEI réceptionne les dossiers une fois la collecte achevée, puis les transmet au Conseil constitutionnel. C’est le Conseil constitutionnel qui procède à la vérification des parrainages, en s’assurant de leur authenticité, de leur unicité et du respect du quota requis.


Par exemple, en cas de double parrainage, seul le premier parrainage enregistré est retenu, et les suivants sont annulés sans possibilité de régularisation. De même, les parrainages recueillis dans des lieux interdits, tels que les casernes ou les établissements hospitaliers, sont automatiquement rejetés, d’après la loi.

Cet article a été réalisé par Africa Check, membre de la Coalition Anti Dohi – une initiative qui œuvre pour l’intégrité de l’information dans le cadre de la présidentielle ivoirienne d’octobre 2025. La Coalition Anti Dohi est soutenue par le projet Renforcer la fiabilité de l’information en Afrique de l’Ouest de la GIZ, dans le strict respect de l’indépendance journalistique et éditoriale qui régit la Coalition.

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COMMUNIQUÉ DE PRESSE – Présidentielle 2025 en Côte d’Ivoire : une coalition d’acteurs de l’information s’engage pour l’intégrité de l’information

Abidjan, le 12 juillet 2025 – Dans un contexte de montée des discours de haine et de la désinformation en ligne à l’approche de l’élection présidentielle ivoirienne, des organisations de la société civile et des médias spécialisés annoncent la création de la coalition pour l’intégrité de l’information en Côte d’Ivoire dans le cadre de la présidentielle prévue en octobre 2025. Cette initiative stratégique est mise en œuvre sous le leadership éditorial d’Africa Check, avec pour objectif de garantir un accès fiable à l’information pendant cette période électorale cruciale.

Baptisée « Coalition Anti Dohi« , cette initiative réunit des médias ivoiriens spécialisés dans la vérification des faits – Abidjan Fact Check, Le Média Citoyen, la Cellule Anti Fake News (AFIN), Eburnie Today, et Ivoire Check (Repprelci) – ainsi que quatre organisations de la société civile : Ovillage, Amazoon du Web, Wikimedia Côte d’Ivoire et Les Bénévoles de l’EMI. Ensemble, ces entités s’engagent à produire plus d’une centaine de contenus éditoriaux et audiovisuels – articles, fiches, vidéos explicatives – afin de prévenir les dérives informationnelles, tout en renforçant l’esprit critique des citoyens.

« Ce travail de veille, de pédagogie et de collaboration est une réponse directe à une menace bien réelle. Dans le tumulte électoral, la désinformation fragilise nos institutions, polarise les débats et érode la confiance. En tant qu’acteurs de l’information, nous avons le devoir d’agir. En Côte d’Ivoire, comme ailleurs, la démocratie ne tient que si l’on en défend les fondements : l’intégrité, la transparence et le droit de chacun à une information fiable. », souligne Valdez Onanina, rédacteur en chef du bureau francophone d’Africa Check.

La coalition est soutenue par le projet « Renforcer la Fiabilité de l’Information en Afrique » co-financé par le Ministère allemand de la Coopération Économique et du Développement (BMZ) et l’Union Européenne, et mis en œuvre par la GIZ en coopération avec le Ministère de la Communication de Côte d’Ivoire. Le projet soutient une diversité d’acteurs des médias et respecte l’indépendance journalistique et la souveraineté des acteurs. La prise de décision éditoriale reste du ressort de la coalition.

Lancée officiellement ce 12 juillet, l’initiative se déploiera jusqu’en décembre 2025, selon une méthodologie collaborative. Un rapport final d’analyse permettra de dresser un état des lieux de la désinformation électorale et de formuler des recommandations concrètes pour préserver l’intégrité du débat public en Côte d’Ivoire.

Contact : coalitionantidohi@gmail.com