Face aux FIMI : journalistes, fact-checkers et citoyens, trois acteurs essentiels pour protéger l’information

« Comment construire une défense collective contre les manipulations de l’information en Côte d’Ivoire ? »

Une fausse information peut circuler en quelques minutes sur WhatsApp, Facebook ou TikTok. Mais empêcher qu’elle ne provoque la confusion, la méfiance ou des tensions ne relève pas uniquement de la responsabilité des journalistes. Les fact-checkers et les citoyens ont également un rôle déterminant à jouer.

En Côte d’Ivoire, les réseaux sociaux et les applications de messagerie occupent une place importante dans les échanges quotidiens. Ils permettent aux citoyens de s’informer, de débattre et de participer à la vie publique. Mais ils peuvent aussi faciliter la diffusion de rumeurs, de faux communiqués, d’images détournées ou de contenus fabriqués à l’aide de l’intelligence artificielle.

Ces risques deviennent particulièrement sensibles lors des élections, des crises sécuritaires, des tensions communautaires ou des controverses politiques.

Face à ces menaces, une question se pose : comment protéger l’espace informationnel sans restreindre la liberté d’expression ni empêcher le débat démocratique ?

La réponse repose notamment sur une coopération entre les médias, les professionnels de la vérification et les citoyens.

Comprendre les FIMI : de quoi parle-t-on ?

L’acronyme FIMI signifie Foreign Information Manipulation and Interference, soit manipulation de l’information et ingérence étrangère.

Selon le Service européen pour l’action extérieure (SEAE), les FIMI désignent des comportements intentionnels et coordonnés de manipulation informationnelle susceptibles de porter atteinte aux valeurs, aux procédures et aux processus politiques.

Ces opérations peuvent notamment recourir à des faux comptes, des médias trompeurs, des documents falsifiés ou des réseaux de diffusion coordonnés.

Leur objectif peut être d’influencer les perceptions, de discréditer des institutions, d’exacerber des divisions ou de fragiliser la confiance du public.

Toutefois, toute fausse information n’est pas une opération FIMI. Pour établir une ingérence étrangère, il faut disposer d’éléments crédibles sur les acteurs impliqués, leurs comportements et leurs éventuels liens avec l’extérieur.

Cette distinction est importante : lutter contre les FIMI ne consiste pas à qualifier systématiquement les opinions divergentes ou les critiques politiques de manipulations étrangères.

  1. Les journalistes : informer sans devenir des relais involontaires

Les journalistes occupent une position centrale dans la protection de l’intégrité de l’information.

Leur responsabilité ne se limite pas à publier rapidement une nouvelle. Ils doivent également en établir l’origine, vérifier les faits et expliquer le contexte.

Vérifier avant de publier

Lorsqu’une vidéo montrant des violences supposées circule sur les réseaux sociaux, un journaliste ne devrait pas la reprendre uniquement parce qu’elle est devenue virale.

Il doit chercher à identifier son origine, la date et le lieu de l’enregistrement, ainsi que les circonstances dans lesquelles elle a été réalisée.

Des outils comme Google Lens ou le projet InVID peuvent contribuer à retrouver des images déjà publiées et à examiner certains contenus audiovisuels.

Ces outils ne remplacent cependant pas le recoupement avec des témoins, des sources documentaires et des informations indépendantes.

Identifier les récits manipulatoires

Les journalistes doivent également analyser la manière dont une information est présentée.

Une campagne peut, par exemple, multiplier les publications accusant une institution de dissimuler des faits, sans produire de preuves vérifiables.

Dans ce cas, il ne suffit pas de reproduire les accusations. Il faut examiner leur origine, leur cohérence et les éléments disponibles pour les confirmer ou les contredire.

Éviter l’amplification involontaire

Un article qui reprend intégralement une rumeur dans son titre peut contribuer à sa diffusion, même lorsqu’il cherche à la démentir.

Il est donc préférable de mettre en avant les faits établis, de contextualiser les affirmations trompeuses et d’éviter les titres sensationnalistes.

Ces principes rejoignent les recommandations du manuel de l’UNESCO sur le journalisme, les fausses nouvelles et la désinformation, qui insiste sur la vérification, la qualité éditoriale et l’éducation aux médias.

En période électorale, cette responsabilité devient particulièrement importante : une information erronée sur les résultats, les modalités de vote ou les décisions d’une institution peut affecter la compréhension du processus par les électeurs.

  1. Les fact-checkers : vérifier les affirmations et expliquer les manipulations

Le fact-checking constitue une deuxième ligne de défense.

Contrairement à une idée répandue, le travail des fact-checkers ne consiste pas simplement à apposer les mentions « vrai » ou « faux » sur les publications.

Il s’agit d’un processus de recherche qui mobilise des sources vérifiables, des documents, des outils numériques et des méthodes transparentes.

Vérifier les affirmations publiques

Un fact-checker peut examiner une déclaration politique, un chiffre économique, une photographie, un communiqué ou une vidéo virale.

En Côte d’Ivoire, des plateformes comme DUBAWA , Africa Check  ou Cellule Anti Fake News contribuent à documenter les affirmations trompeuses et à rendre les résultats des vérifications accessibles au public.

Leurs publications peuvent également servir de ressources aux journalistes, aux enseignants et aux organisations citoyennes.

Documenter les techniques de manipulation

La vérification peut aller au-delà du contenu lui-même.

Lorsque plusieurs comptes diffusent simultanément un message trompeur, les fact-checkers et enquêteurs numériques peuvent examiner les modalités de diffusion et rechercher des indices de coordination.

Cette démarche rejoint l’approche développée dans le premier rapport du SEAE sur les menaces FIMI, qui propose d’étudier les acteurs, les comportements, les contenus, la diffusion et les effets.

Il convient toutefois de distinguer une information fausse, une campagne coordonnée suspectée et une opération d’ingérence étrangère effectivement documentée.

Former et sensibiliser

Les fact-checkers jouent aussi un rôle pédagogique.

Ils peuvent apprendre aux citoyens à rechercher la source originale d’une image, à vérifier une déclaration officielle ou à identifier un faux compte.

Cette dimension éducative est essentielle : une vérification publiée peut corriger une rumeur particulière, tandis qu’une formation permet aux participants de développer des réflexes utiles face à de nombreuses autres publications.

Les principes de transparence des sources et des méthodes sont notamment défendus par l’International Fact-Checking Network (IFCN), qui promeut des standards professionnels pour les organisations de fact-checking.

  1. Les citoyens : la première ligne de vigilance

Les citoyens ne sont pas de simples destinataires de l’information. Ils participent également à sa circulation.

Un message transféré dans un groupe WhatsApp familial, une vidéo repartagée sur Facebook ou une rumeur relayée dans un quartier peuvent atteindre rapidement de nombreuses personnes.

Chaque utilisateur peut donc contribuer, volontairement ou non, à la diffusion d’une information trompeuse.

Développer des réflexes simples

Avant de partager une publication, trois questions sont essentielles : qui est à l’origine du message, quelles preuves sont disponibles et d’autres sources fiables confirment-elles les faits ?

Une publication qui provoque une forte émotion ou demande un partage immédiat mérite une attention particulière.

L’UNESCO, dans son manuel consacré au journalisme et à la désinformation, présente des méthodes de vérification numérique pouvant également servir de base à l’éducation aux médias.

Ne pas amplifier les rumeurs

Lorsqu’une information paraît suspecte, il est préférable de suspendre son partage.

Prenons un exemple fictif : un message WhatsApp annonce la fermeture immédiate de plusieurs établissements scolaires à Abidjan à la suite d’une prétendue décision ministérielle.

Avant de transmettre cette annonce, le citoyen peut rechercher le communiqué original, consulter les canaux officiels du ministère concerné et vérifier si des médias crédibles ont confirmé l’information.

En l’absence de confirmation, le comportement le plus prudent consiste à ne pas présenter la rumeur comme un fait établi.

Signaler sans accuser

Les citoyens peuvent également signaler les contenus suspects aux plateformes numériques, aux médias ou aux organisations de fact-checking.

Il est utile de transmettre le lien de la publication, une capture d’écran et les raisons du doute.

Cependant, signaler une publication ne signifie pas qu’elle est nécessairement fausse ou qu’elle constitue une ingérence étrangère.

Les opinions politiques, les critiques institutionnelles et les désaccords doivent pouvoir s’exprimer librement. La vigilance informationnelle ne doit pas devenir un prétexte pour faire taire des opinions divergentes.

  1. En Côte d’Ivoire, pourquoi une réponse collective est-elle nécessaire ?
Source : CIDDH

Les manipulations informationnelles peuvent exploiter des préoccupations déjà présentes dans la société : tensions politiques, insécurité, difficultés économiques, relations communautaires ou méfiance envers certaines institutions.

Les périodes électorales constituent un exemple particulièrement sensible, mais les risques ne disparaissent pas une fois les élections terminées.

Une rumeur relative à un incident sécuritaire, à une décision administrative ou à un conflit communautaire peut également provoquer des réactions importantes.

Pour cette raison, la réponse ne peut pas être uniquement nationale ou numérique.

Elle doit aussi s’appuyer sur les réalités locales : radios communautaires, correspondants régionaux, associations de jeunes, organisations de femmes, enseignants et leaders communautaires.

Un journaliste peut vérifier une information, un fact-checker peut documenter sa manipulation, tandis qu’un relais communautaire peut expliquer les conclusions dans une langue accessible à son public.

Cette complémentarité est particulièrement importante auprès des personnes qui s’informent principalement par la messagerie mobile ou par les échanges de proximité.

  1. Comment organiser une défense collective contre les FIMI ?

La lutte contre les manipulations informationnelles gagne à reposer sur une coopération structurée.

Le Service européen pour l’action extérieure souligne l’importance d’une réponse en réseau, associant plusieurs catégories d’acteurs pour détecter, analyser et contrer les opérations FIMI.

En Côte d’Ivoire, une approche communautaire pourrait s’organiser autour de quatre actions complémentaires.

Premièrement, détecter les rumeurs émergentes. Les citoyens, associations et relais communautaires peuvent signaler les publications suspectes, sans porter de jugement prématuré.

Deuxièmement, vérifier et documenter. Les journalistes et fact-checkers examinent les affirmations, recherchent les sources originales et déterminent ce qui peut être établi.

Troisièmement, diffuser les résultats. Les médias, radios locales et organisations citoyennes rendent les vérifications accessibles dans des formats courts, compréhensibles et adaptés aux différents publics.

Quatrièmement, renforcer les compétences. Les ateliers d’éducation aux médias et à l’information permettent aux citoyens d’acquérir des réflexes durables plutôt que de dépendre exclusivement des démentis publiés après chaque rumeur.

Cette démarche doit préserver l’indépendance éditoriale des journalistes, la neutralité des vérifications et la liberté d’expression des citoyens.

  1. Six gestes pour contribuer à une information plus fiable

Face à une publication virale ou à un message alarmant, chacun peut appliquer quelques gestes simples :

  1. S’arrêter avant de partager, particulièrement lorsque le message suscite une émotion intense.
  2. Rechercher la source originale et vérifier son identité.
  3. Contrôler la date, le lieu et le contexte des images, vidéos et déclarations.
  4. Comparer plusieurs sources fiables, notamment les documents originaux et les enquêtes journalistiques.
  5. Signaler les contenus suspects sans accuser publiquement leurs auteurs sans preuves.
  6. Partager les vérifications fiables, en expliquant calmement ce qui a été établi.

Ces gestes sont simples, mais ils peuvent contribuer à limiter la circulation des informations trompeuses.

À retenir : trois messages clés

  1. Les journalistes ont la responsabilité de vérifier et de contextualiser. Leur rôle consiste à informer avec rigueur, sans devenir des relais involontaires des manipulations.
  2. Les fact-checkers contribuent à établir les faits et à expliquer les méthodes de manipulation. Leur efficacité repose sur des preuves accessibles, une méthodologie transparente et une démarche impartiale, conformément aux principes de l’International Fact-Checking Network.
  3. Les citoyens peuvent freiner la circulation des rumeurs. Vérifier avant de partager, signaler les contenus suspects et diffuser des informations fiables sont autant de contributions à la protection de l’espace informationnel.

Conclusion : l’intégrité de l’information est une responsabilité partagée

Face aux FIMI, aucune catégorie d’acteurs ne peut agir efficacement de manière isolée.

Les journalistes disposent des compétences nécessaires pour enquêter et contextualiser. Les fact-checkers apportent des méthodes spécialisées de vérification et d’analyse. Les citoyens, quant à eux, peuvent identifier les rumeurs émergentes, éviter leur amplification et contribuer à la circulation d’informations fiables.

En Côte d’Ivoire, renforcer cette coopération représente une piste importante pour améliorer la résilience informationnelle des communautés et préserver la qualité du débat démocratique.

La meilleure défense contre les manipulations ne consiste pas seulement à corriger les fausses informations. Elle consiste aussi à construire une société capable de les questionner, de les vérifier et de leur résister collectivement.

Note éditoriale : cet explainer présente des recommandations et un exemple fictif, sans prétendre documenter une opération FIMI particulière en Côte d’Ivoire. Les liens hypertextes intégrés renvoient aux ressources institutionnelles, méthodologiques et aux plateformes de vérification citées.

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Cet article a été rédigé par Kaberu TAIRU, Consultant en Fact-checking. Il a été édité et validé dans le cadre du projet de lutte contre les manipulations de l’information et les ingérences étrangères (FIMI), mis en œuvre en Côte d’Ivoire par le CIDDH avec l’appui d’International IDEA.

 

Identifier une opération FIMI : les signaux qui doivent alerter

« Apprendre à reconnaître les comportements suspects dans l’environnement informationnel »

Un même message publié par plusieurs comptes, une vidéo virale sans source identifiable, des commentaires identiques diffusés en quelques minutes : ces indices peuvent révéler une tentative de manipulation de l’information. Mais suffisent-ils à prouver l’existence d’une opération d’ingérence étrangère ?

Sur Facebook, TikTok, WhatsApp, X ou d’autres plateformes numériques, certaines publications peuvent atteindre rapidement des milliers de personnes. Leur succès peut résulter d’un intérêt spontané du public, mais aussi d’une stratégie organisée visant à influencer les perceptions.

Les opérations de manipulation de l’information et d’ingérence étrangère, connues sous l’acronyme anglais FIMI (Foreign Information Manipulation and Interference), s’inscrivent dans cette seconde catégorie lorsqu’elles impliquent une dimension étrangère étayée par des éléments d’analyse.

Elles peuvent chercher à influencer un débat public, discréditer des institutions, accentuer des tensions sociales ou orienter la perception d’un événement politique.

Cependant, une information trompeuse, un compte anonyme ou une publication virale ne constituent pas, à eux seuls, la preuve d’une opération FIMI.

Les manipulations de l’information et ingérences étrangères (FIMI) désignent des comportements manipulatoires susceptibles de menacer les valeurs et processus démocratiques.

Pour identifier une manipulation potentiellement coordonnée, il faut dépasser la simple lecture du message et examiner quatre dimensions : la source, le contenu, la diffusion et l’objectif possible.

  1. La source : qui se cache derrière le message ?

L’analyse de la source constitue une dimension essentielle du cadre méthodologique ABCDE du Service européen pour l’action extérieure.

La première étape consiste à identifier l’origine de l’information.

Sur les réseaux sociaux, un compte peut se présenter comme un média, une organisation citoyenne, une institution publique ou un simple internaute. Mais cette présentation ne garantit pas son authenticité.

Plusieurs questions permettent de commencer l’analyse :

  • Qui publie l’information et quelle identité revendique ce compte ?
  • Existe-t-il un site internet, des coordonnées ou d’autres éléments permettant de vérifier son identité ?
  • Depuis quand le compte existe-t-il ?
  • Quels types de contenus publie-t-il habituellement ?
  • Son identité ou sa présentation a-t-elle récemment changé ?

Un compte créé récemment, qui publie soudainement de nombreux messages politiques ou reproduit exclusivement les publications d’autres pages, peut mériter un examen plus approfondi.

Il faut néanmoins rester prudent. L’anonymat n’est pas une preuve de manipulation. Certaines personnes utilisent des pseudonymes pour protéger leur vie privée, leur sécurité ou leur liberté d’expression.

Ce qui doit attirer l’attention, c’est davantage l’association de plusieurs comportements inhabituels : identité trompeuse, usurpation d’une institution, absence de transparence et activité manifestement coordonnée.

  1. Le contenu : que dit réellement la publication ?

Une opération de manipulation ne repose pas nécessairement sur une information entièrement fausse.

Elle peut utiliser une photographie authentique avec une légende trompeuse, un extrait vidéo sorti de son contexte, une déclaration partiellement reproduite ou une information exacte présentée de manière à provoquer une interprétation erronée.

L’analyse doit donc porter sur le message et sur les éléments utilisés pour lui donner de la crédibilité.

Quatre vérifications sont particulièrement utiles :

  • Les preuves : le message cite-t-il des documents, des témoins identifiables ou des sources consultables ?
  • Les images et vidéos : correspondent-elles réellement à l’événement présenté ?
  • Le contexte : la date, le lieu et les circonstances sont-ils correctement indiqués ?
  • Le langage : le message cherche-t-il à informer ou utilise-t-il surtout la peur, la colère et l’indignation pour provoquer une réaction immédiate ?

Par exemple, une vidéo montrant une manifestation peut être authentique, mais avoir été filmée plusieurs années auparavant ou dans un autre pays.

Sa republication avec une légende affirmant qu’elle montre des troubles actuels en Côte d’Ivoire peut alors induire les internautes en erreur.

Ce type de manipulation peut être vérifié par une recherche inversée d’images, l’identification des premières publications ou la comparaison avec des sources indépendantes.

Des outils comme Google Lens et InVID-WeVerify permettent de rechercher l’origine d’images et d’examiner certains contenus vidéo.

Mais une précaution demeure essentielle : même lorsqu’un contenu est trompeur, cela ne suffit pas à établir qu’il appartient à une opération FIMI.

  1. La diffusion : une popularité spontanée ou une amplification organisée ?

C’est souvent l’examen de la diffusion qui permet de dépasser le simple fact-checking et d’identifier les premiers indices d’une manipulation coordonnée.

Une publication peut devenir virale parce qu’elle intéresse réellement les internautes. Mais sa visibilité peut également être renforcée artificiellement par des comptes automatisés, des profils fictifs ou des groupes agissant de manière concertée.

Le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) insiste sur cette dimension comportementale dans ses travaux consacrés aux FIMI. Son quatrième rapport, publié en mars 2026, indique que les opérations étudiées utilisent fréquemment plusieurs comptes et plateformes pour diffuser les mêmes contenus et renforcer leur visibilité apparente.

Quels comportements doivent attirer l’attention ?

Plusieurs signaux peuvent justifier une analyse approfondie :

La répétition inhabituelle des messages. Des dizaines de comptes publient exactement le même texte, avec les mêmes fautes, les mêmes images ou les mêmes hashtags.

La synchronisation des publications. Plusieurs comptes diffusent un contenu presque simultanément, parfois à intervalles réguliers.

Les interactions artificielles. Certains profils semblent principalement destinés à aimer, commenter ou repartager les contenus d’autres comptes.

La circulation entre plusieurs plateformes. Un message apparaît sur un site peu connu, puis est rapidement repris sur Facebook, X, TikTok et dans des groupes WhatsApp.

Les réseaux de comptes suspects. Plusieurs profils présentent des caractéristiques similaires et semblent se renforcer mutuellement.

Ces comportements peuvent correspondre à ce que les chercheurs appellent des comportements inauthentiques coordonnés.

La Commission européenne présente une méthodologie de détection des comportements inauthentiques coordonnés qui examine la coordination, l’authenticité des comptes, les caractéristiques des sources et les effets des activités observées.

Il faut néanmoins éviter les conclusions hâtives. Des militants, des associations ou des citoyens peuvent légitimement partager les mêmes messages dans le cadre d’une campagne publique.

Ce qui distingue une mobilisation authentique d’une manipulation coordonnée, ce n’est pas seulement la répétition : ce sont les pratiques trompeuses utilisées pour masquer les acteurs, leur identité ou l’organisation réelle de la diffusion.

  1. L’objectif possible : que cherche-t-on à provoquer ?

La dernière dimension consiste à examiner les effets recherchés par la publication.

Source : CIDDH

Une campagne informationnelle peut chercher à informer, sensibiliser ou convaincre. Ces objectifs ne sont pas nécessairement problématiques : ils participent au débat public.

En revanche, certaines opérations peuvent utiliser des procédés trompeurs pour atteindre d’autres objectifs.

Il peut s’agir de :

  • Diviser : accentuer des tensions politiques, communautaires ou religieuses.
  • Délégitimer : présenter systématiquement une institution, un média ou un processus électoral comme frauduleux, sans preuves suffisantes.
  • Discréditer : attaquer la réputation d’une personnalité ou d’une organisation par des accusations fabriquées.
  • Déstabiliser : créer un climat de peur, d’incertitude ou de méfiance.
  • Influencer : orienter les perceptions des citoyens en donnant une visibilité artificielle à certains discours.

Il est toutefois difficile d’établir l’intention réelle d’un acteur uniquement à partir d’une publication.

Le premier rapport du SEAE sur les menaces FIMI explique comment analyser les acteurs, les comportements et les effets possibles des manipulations.

L’analyse doit distinguer l’objectif supposé, les comportements effectivement observés et les effets démontrables.

  1. Comment analyser concrètement un contenu viral ?

Prenons un exemple fictif.

À quelques jours d’une élection en Côte d’Ivoire, un message circule sur Facebook et WhatsApp :

« URGENT ! Une source proche de la commission électorale confirme que les résultats sont déjà connus. Partagez avant la suppression de cette information ! »

Le message est accompagné d’une image présentée comme un document confidentiel. Plusieurs pages diffusent simultanément la même publication.

Comment procéder ?

Étape 1 : examiner la source

Le compte à l’origine de la publication est-il identifiable ? A-t-il déjà publié des informations fiables ? Peut-on retrouver le document sur les canaux officiels de l’institution concernée ?

Étape 2 : vérifier le contenu

Le document comporte-t-il des incohérences ? Existe-t-il une annonce officielle ? Les affirmations sont-elles confirmées par d’autres sources indépendantes ?

Étape 3 : observer la diffusion

Plusieurs comptes reproduisent-ils exactement la même publication ? Les messages sont-ils diffusés à quelques secondes d’intervalle ? Existe-t-il des indices de coordination ?

Étape 4 : examiner l’objectif possible

La publication cherche-t-elle à faire croire que le scrutin est déjà décidé ? À provoquer la colère ? À affaiblir la confiance dans l’institution électorale ?

Étape 5 : formuler une conclusion proportionnée aux preuves

Si le document est faux, il est possible de conclure à la circulation d’une fausse information.

Si plusieurs comptes présentent des comportements suspects, on peut signaler des indices d’amplification coordonnée à approfondir.

Mais pour qualifier l’ensemble d’opération FIMI, il faut encore établir des éléments crédibles concernant la dimension étrangère de l’activité.

  1. La grille d’analyse pratique : quatre questions à se poser

Cette grille simplifiée peut être utilisée par les journalistes, fact-checkers, organisations citoyennes et participants à une formation sur l’intégrité de l’information.

Dimension Question principale Signal d’alerte possible
Source Qui publie ? Identité usurpée, source dissimulée, historique suspect
Contenu Quelles preuves sont présentées ? Images détournées, affirmations invérifiables, faux documents
Diffusion Comment le message circule-t-il ? Publications synchronisées, comptes trompeurs, amplification artificielle
Objectif possible Quel effet le message cherche-t-il à produire ? Polarisation, discrédit, confusion ou délégitimation

Cette grille constitue un premier niveau d’alerte, et non un outil permettant de prouver automatiquement une ingérence.

La méthode ABCDE permet d’examiner l’acteur, le comportement, le contenu, l’ampleur de la diffusion et les effets.

Pour les enquêtes approfondies, le SEAE propose notamment le cadre ABCDE : Actor (acteur), Behaviour (comportement), Content (contenu), Degree (ampleur de la diffusion) et Effect (effet).

Cette approche permet d’étudier une opération au-delà de la seule véracité du message.

  1. Quels réflexes adopter face à une manipulation suspectée ?

Le premier réflexe consiste à éviter d’amplifier le message suspect, notamment en le repartageant sans contextualisation.

Il est ensuite recommandé de conserver les éléments utiles à une éventuelle vérification : lien de la publication, date, captures d’écran, nom du compte et, si possible, premières occurrences du message.

La vérification peut mobiliser plusieurs outils gratuits :

  • Google Lens pour rechercher l’origine possible d’une image.
  • InVID-WeVerify pour examiner les images clés d’une vidéo.
  • Les sites institutionnels pour contrôler les annonces officielles.
  • Des plateformes spécialisées comme DUBAWA ,  Africa Check  ou Cellule Anti Fake News publient des enquêtes de vérification et des ressources pédagogiques.

Lorsqu’un contenu paraît coordonné, il est préférable de le transmettre à une équipe de veille informationnelle ou à des professionnels de la vérification plutôt que d’accuser publiquement un acteur sans éléments suffisants.

Une correction efficace doit présenter les faits vérifiés, expliquer brièvement les éléments trompeurs et renvoyer vers les sources utilisées.

  1. Pourquoi est-il important de distinguer suspicion et preuve ?

Les opérations FIMI peuvent être difficiles à attribuer.

Les rapports du SEAE consacrés aux FIMI documentent les techniques de manipulation, les réseaux de diffusion et les difficultés d’attribution.

Le quatrième rapport du SEAE sur les menaces FIMI, publié en mars 2026, fait état de 540 incidents détectés et analysés en 2025. Parmi ceux-ci, 65 % n’ont pas fait l’objet d’une attribution à un acteur étatique déterminé, malgré des indices de coordination avec des infrastructures connues.

Ce constat illustre une difficulté centrale : même lorsque les comportements manipulatoires sont documentés, identifier avec certitude les responsables peut nécessiter des investigations supplémentaires.

L’attribution peut reposer sur des liens techniques entre comptes et sites internet, des infrastructures communes, des éléments financiers, des comportements récurrents ou d’autres preuves corroborées.

Une analyse rigoureuse doit donc pouvoir conclure qu’un contenu est faux ou qu’une diffusion semble coordonnée sans prétendre connaître l’identité des commanditaires lorsque les preuves manquent.

Cette prudence protège aussi les citoyens et les organisations contre les accusations infondées.

Conclusion : apprendre à regarder au-delà du message

Reconnaître une opération de manipulation de l’information ne consiste pas seulement à déterminer si une publication est vraie ou fausse.

Il faut aussi comprendre qui la diffuse, comment elle circule, quels comportements l’accompagnent et quels effets elle pourrait chercher à produire.

Un contenu viral n’est pas nécessairement manipulé. Plusieurs comptes partageant la même opinion ne constituent pas automatiquement un réseau inauthentique. Et une fausse information ne prouve pas, à elle seule, une ingérence étrangère.

En revanche, lorsque des sources trompeuses, des contenus manipulés et des comportements coordonnés se combinent, il devient nécessaire d’approfondir les vérifications.

Face à une publication suspecte, quatre questions doivent devenir des réflexes : qui parle, que dit-on, comment le message circule-t-il et pourquoi cherche-t-on à le diffuser ?

Développer cette capacité d’analyse est essentiel pour renforcer la résilience informationnelle des citoyens en Côte d’Ivoire, protéger la qualité du débat public et prévenir les manipulations susceptibles d’affecter la confiance démocratique.

Sources documentaires et méthodologiques

Les références suivantes permettent d’approfondir et de vérifier les notions développées dans cet article.

  1. Service européen pour l’action extérieure — Premier rapport sur les menaces FIMI (2023) : définition des FIMI et méthodologie ABCDE.
  2. SEAE — Quatrième rapport sur les menaces FIMI (mars 2026) : analyse des réseaux, infrastructures, comportements coordonnés et difficultés d’attribution.
  3. Commission européenne — Coordinated Inauthentic Behaviour Detection Tree : méthodologie de détection des comportements inauthentiques coordonnés.
  4. EUvsDisinfo — Foreign Information Manipulation and Interference Explained : distinction entre désinformation et FIMI, et présentation des principales techniques de manipulation.

Note éditoriale : l’exemple électoral présenté est fictif et sert uniquement à illustrer la méthode. Les chiffres et les références méthodologiques proviennent des publications institutionnelles citées.

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Cet article a été rédigé par Kaberu TAIRU, Consultant en Fact-checking. Il a été édité et validé dans le cadre du projet de lutte contre les manipulations de l’information et les ingérences étrangères (FIMI), mis en œuvre en Côte d’Ivoire par le CIDDH avec l’appui d’International IDEA.

 

 

FIMI et élections en Côte d’Ivoire : comment l’information devient un enjeu démocratique

Quand la manipulation de l’information cherche à influencer les choix citoyens

À l’approche d’une élection, la bataille politique ne se déroule plus uniquement dans les meetings, les médias traditionnels ou les urnes. Elle se joue aussi sur les téléphones portables, dans les groupes WhatsApp, sur Facebook, TikTok, X et sur les plateformes d’information en ligne.

Faux résultats, communiqués fabriqués, sondages présentés sans contexte, images anciennes recyclées, vidéos manipulées, comptes coordonnés : l’espace informationnel peut devenir un terrain de confrontation susceptible d’influencer la perception des citoyens.

En Côte d’Ivoire, la présidentielle du 25 octobre 2025 a fourni plusieurs exemples concrets de ces risques. À la veille du scrutin, de prétendus « résultats provisoires par régions » ont ainsi été publiés sur une plateforme numérique avant même la tenue du vote. La Commission électorale indépendante (CEI) a immédiatement précisé qu’elle n’était associée ni de près ni de loin à cette publication et rappelé qu’elle était l’unique autorité habilitée à communiquer les résultats provisoires issus des bureaux de vote.

Cet épisode permet de comprendre pourquoi l’intégrité de l’information est devenue une composante essentielle de l’intégrité électorale.

Pourquoi les périodes électorales sont-elles particulièrement sensibles ?

Une élection est une période pendant laquelle les citoyens doivent prendre une décision politique à partir des informations dont ils disposent : programmes des candidats, déclarations publiques, bilan des gouvernants, organisation du scrutin, règles électorales ou encore résultats.

La qualité de l’information disponible peut donc avoir une influence sur la compréhension du processus et sur les choix des électeurs.

Le contexte électoral réunit également plusieurs caractéristiques favorables à la propagation de contenus trompeurs : forte demande d’information, compétition politique, polarisation, multiplication des prises de parole, émotions fortes et accélération de la circulation des contenus sur les réseaux sociaux.

L’UNESCO souligne que l’intégrité de l’information revêt une importance particulière pendant les élections, qui constituent des moments déterminants dans la vie d’un pays et peuvent avoir des conséquences sur la paix, la sécurité et l’économie. Elle attire notamment l’attention sur les risques liés aux services de messagerie et aux faux contenus audio et vidéo.

La vitesse de circulation constitue un autre défi. Une fausse information publiée quelques heures avant un scrutin peut atteindre des milliers de personnes avant qu’une institution, un média ou une organisation de fact-checking ait eu le temps de la vérifier.

Des fausses informations aux opérations FIMI

 

 

 

 

 

Source : CIDDH

Il faut toutefois éviter une confusion importante : toute désinformation électorale n’est pas automatiquement une opération FIMI.

Les FIMI — Foreign Information Manipulation and Interference, ou manipulation de l’information et ingérence étrangère — supposent notamment de s’intéresser au comportement des acteurs, à la coordination de leurs actions, à leurs objectifs et, dans le cas d’une ingérence étrangère, à l’implication d’acteurs liés à l’extérieur du pays.

Une publication fausse, à elle seule, ne permet donc pas d’affirmer qu’une puissance étrangère conduit une opération d’ingérence.

L’analyse doit chercher des indices : plusieurs comptes agissent-ils de manière coordonnée ? Un même narratif est-il amplifié simultanément sur différentes plateformes ? Quelle est l’origine du contenu ? Quels acteurs le diffusent ? Qui bénéficie de cette opération ?

Cette distinction est essentielle pour éviter de transformer chaque rumeur électorale en accusation d’ingérence étrangère sans preuve.

  1. Les faux résultats : créer un fait avant le vote

Les résultats électoraux constituent une cible particulièrement sensible.

Le 24 octobre 2025, soit la veille de la présidentielle ivoirienne, des données présentées comme des « résultats provisoires par régions » ont été publiées en ligne. Le problème était évident : le scrutin devait avoir lieu le lendemain.

La CEI a réagi officiellement le jour même, en indiquant que ces données ne l’engageaient pas et qu’elles ne pouvaient constituer les résultats d’une élection qui n’avait pas encore eu lieu.

Africa Check a documenté l’épisode et indiqué que la plateforme concernée avait expliqué par la suite qu’il s’agissait d’une erreur d’affichage liée à des essais internes.

Mais, entre-temps, ces données avaient circulé sur les réseaux sociaux et alimenté des interprétations présentant notamment l’incident comme la preuve que les résultats auraient été déterminés à l’avance.

L’épisode illustre un mécanisme important de la désinformation électorale : une information erronée peut continuer à alimenter des narratifs trompeurs même après avoir été corrigée.

Pour savoir comment les résultats sont réellement comptés et publiés en Côte d’Ivoire, une fiche d’information réalisée par la Cellule Anti Fake News  explique notamment le dépouillement, les procès-verbaux et le processus de publication officielle.

  1. Les fausses annonces attribuées aux institutions

Une autre technique consiste à fabriquer un message et à l’attribuer à une institution reconnue.

Le logo, les couleurs, la signature ou la présentation graphique d’une institution peuvent donner au faux document une apparence d’authenticité.

Un cas particulièrement révélateur a été observé juste avant la présidentielle de 2025. Une publication diffusée sur Facebook prétendait que la CEI demandait aux Ivoiriens de ne pas se rendre aux urnes le 25 octobre et annonçait qu’il n’y aurait pas d’élection.

Cette affirmation était fausse. La CEI l’a démentie sur sa page Facebook CEI Alerte fakenews .

Capture de la page facebook

Dans une période électorale, une telle fabrication peut avoir des conséquences directes : décourager certains électeurs, provoquer de la confusion sur le calendrier ou affaiblir la confiance dans l’institution électorale.

La première question à poser devant un communiqué électoral reçu sur WhatsApp ou Facebook devrait donc être :

« Ce document est-il réellement publié sur les canaux officiels de l’institution ? »

Consulter les communiqués officiels de la CEI

  1. Faux communiqués et usurpation de personnalités politiques

Les institutions ne sont pas les seules cibles.

Pendant la présidentielle de 2025, les structures de factchecking ont recensé plusieurs faux communiqués ou déclarations attribués à des acteurs politiques.

Ces fabrications peuvent servir plusieurs objectifs : attribuer une position à un adversaire, créer une controverse artificielle, provoquer des réactions politiques ou médiatiques et installer le doute sur l’authenticité des communications officielles.

Lorsque les faux documents deviennent nombreux, le problème dépasse chaque publication prise individuellement : même les vrais communiqués peuvent finir par être accueillis avec suspicion.

  1. Images et vidéos : le vrai utilisé pour raconter le faux

Manipuler l’information ne signifie pas nécessairement fabriquer une image de toutes pièces.

Une technique beaucoup plus simple consiste à prendre :

  • une ancienne vidéo ;
  • une photographie provenant d’un autre pays ;
  • un extrait sorti de son contexte ;
  • une véritable déclaration coupée ;
  • ou un ancien reportage ;

puis à lui attribuer une nouvelle signification.

Africa Check a par exemple documenté, dans le contexte de la présidentielle ivoirienne de 2025, un montage utilisant un ancien reportage de RFI datant de 2021 pour faire croire à une rencontre politique intervenue après l’annonce des résultats provisoires de 2025. RFI a indiqué que son logo avait été usurpé.

Le contenu original pouvait donc être réel tandis que le contexte qui lui était attribué était faux.

L’arrivée de l’intelligence artificielle ajoute une difficulté supplémentaire. Des images, voix et vidéos synthétiques peuvent désormais être produites ou modifiées. L’UNESCO souligne que les faux contenus audio et visuels représentent un enjeu particulier pendant les périodes électorales, notamment parce qu’ils peuvent être difficiles à détecter.

  1. Les sondages : des chiffres qui peuvent influencer les perceptions

Les sondages donnent une apparence scientifique particulièrement persuasive à une publication : chiffres, graphiques, pourcentages, classements.

Mais un sondage ne doit pas être évalué uniquement à partir de ses résultats.

Il faut notamment demander :

Qui l’a commandé ? Qui l’a réalisé ? Quand ? Sur quel échantillon ? Comment les personnes ont-elles été sélectionnées ? Quelles questions leur ont été posées ?

Le sujet a été particulièrement sensible en Côte d’Ivoire en 2025.

Le 7 octobre 2025, la CEI a rappelé qu’en application de l’article 39 du Code électoral, la publication ou la diffusion d’estimations de vote ou de résultats de sondages était interdite à compter de la publication de la liste électorale définitive.

Lire le communiqué de la CEI sur les sondages et estimations de vote

  1. Discréditer un candidat, un média ou une institution

Une opération de manipulation ne cherche pas nécessairement à faire croire à une seule fausse information.

Elle peut chercher à construire progressivement un narratif.

Par exemple :

« Les médias mentent. »
« L’institution électorale cache quelque chose. »
« Les résultats sont déjà décidés. »
« Aucun document officiel n’est fiable. »

Des publications différentes peuvent alors renforcer le même récit.

Cette stratégie est particulièrement problématique lorsqu’elle vise la confiance. Une succession de faux communiqués, de faux résultats et de contenus attribués à tort à des médias peut progressivement rendre difficile, pour le citoyen, la distinction entre une information authentique et une fabrication.

L’UNESCO considère plus largement que la désinformation et les campagnes affectant l’intégrité électorale peuvent éroder la confiance du public et fragiliser des valeurs démocratiques essentielles.

  1. Amplifier artificiellement les discours conflictuels

Sur les réseaux sociaux, la visibilité apparente d’un message ne signifie pas nécessairement qu’il bénéficie d’un soutien spontané.

Des réseaux de comptes peuvent être utilisés pour :

  • publier simultanément le même message ;
  • répéter un hashtag ;
  • commenter massivement une publication ;
  • attaquer une personnalité ;
  • faire remonter artificiellement un sujet ;
  • donner l’impression qu’une opinion est majoritaire.

Dans une logique FIMI, l’enjeu n’est donc pas seulement ce qui est dit, mais également comment le contenu circule.

Un analyste doit examiner les comportements : rythme de publication, création récente des comptes, répétition des mêmes formulations, coordination temporelle ou circulation du même narratif entre plusieurs plateformes.

L’existence d’une coordination n’établit toutefois pas automatiquement une ingérence étrangère. L’attribution exige des éléments supplémentaires permettant d’identifier les acteurs et leurs liens.

La confusion peut être un objectif en soi

Une opération FIMI ne cherche pas toujours à convaincre les citoyens d’une vérité alternative.

Elle peut chercher à produire suffisamment de versions contradictoires pour rendre la réalité difficile à distinguer.

« Qui dit vrai ? »
« Les résultats sont-ils authentiques ? »
« Ce communiqué est-il réel ? »
« Cette vidéo est-elle récente ? »

Lorsque ces questions deviennent permanentes et que toutes les sources sont mises sur le même plan, un autre effet apparaît : la fatigue informationnelle.

Le citoyen peut finir par conclure :

« On ne peut plus croire personne. »

C’est précisément pourquoi la confusion elle-même peut devenir un résultat recherché par une opération de manipulation.

Quel impact sur la confiance démocratique ?

La démocratie suppose que les citoyens puissent accéder à une information suffisamment fiable pour se forger une opinion et exercer leurs droits.

La désinformation électorale peut fragiliser cette capacité en affectant simultanément la confiance envers les candidats, les médias, l’administration électorale et parfois le processus électoral lui-même.

L’UNESCO rappelle que l’Internet et les réseaux sociaux offrent des possibilités considérables d’accès et de circulation de l’information, mais que la désinformation et d’autres pratiques nuisibles peuvent également affecter gravement les processus électoraux.

Le danger n’est donc pas seulement qu’un électeur croie momentanément une fausse publication. Le risque plus profond apparaît lorsque l’écosystème informationnel devient tellement pollué que le citoyen ne sait plus quelles sources utiliser pour prendre une décision éclairée.

Comment se protéger pendant une élection ?

Avant de partager une information électorale, quelques réflexes peuvent réduire considérablement le risque :

  1. Identifier la source originale, plutôt que la personne qui a simplement transféré le message.
  2. Vérifier la date et le contexte, notamment pour les images et vidéos.
  3. Consulter directement la CEI pour les informations relatives au processus et aux résultats électoraux.
  4. Rechercher plusieurs sources journalistiques indépendantes.
  5. Vérifier les images à l’aide d’une recherche inversée.
  6. Se méfier des messages jouant fortement sur la peur, la colère ou l’urgence.
  7. Ne pas considérer la viralité comme une preuve.
  8. Suspendre le partage lorsque l’information ne peut pas être confirmée.

Pour les résultats électoraux, le site officiel de la CEI met directement à disposition les résultats des différents scrutins, dont ceux de la présidentielle de 2025.

Consulter les résultats électoraux officiels de la CEI

L’information est désormais une composante du processus électoral

La présidentielle ivoirienne de 2025 a montré concrètement que la protection d’une élection ne concerne plus uniquement les urnes, les bulletins et les bureaux de vote. Elle concerne également l’environnement dans lequel les citoyens reçoivent, interprètent et partagent l’information.

Les faux résultats publiés avant le scrutin, les faux communiqués, les rumeurs attribuées à la CEI et le recyclage de contenus médiatiques montrent que la manipulation peut intervenir à différentes étapes du processus.

Mais il faut également éviter l’excès inverse : qualifier trop rapidement de FIMI toute fausse information politique. Documenter une ingérence étrangère demande de rechercher les acteurs, leurs comportements, leurs liens, leurs méthodes de coordination et leurs objectifs.

La protection de l’intégrité électorale passe donc aussi par une compétence citoyenne devenue fondamentale : savoir distinguer une information vérifiée d’une affirmation, une erreur d’une manipulation et une rumeur locale d’une véritable opération coordonnée d’ingérence informationnelle.

En période électorale, vérifier avant de partager n’est pas seulement un réflexe numérique : c’est une contribution à l’intégrité du débat démocratique.

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Cet article a été rédigé par Kaberu TAIRU, Consultant en Fact-checking. Il a été édité et validé dans le cadre du projet de lutte contre les manipulations de l’information et les ingérences étrangères (FIMI), mis en œuvre en Côte d’Ivoire par le CIDDH avec l’appui d’International IDEA.

Présidentielle ivoirienne de 2025 : du rôle des médias ivoiriens contre la désinformation

La désinformation constitue un enjeu critique à l’approche des élections d’octobre 2025 en Côte d’Ivoire, notamment en raison de sa propagation rapide sur les réseaux sociaux. Pour prévenir les risques de tensions et de violences, plusieurs initiatives ont été mises en place afin de former et sensibiliser les citoyens, ainsi que les professionnels des médias, acteurs essentiels dans la chaîne de l’information.


Traoré Bakary & Martine Zogbé – Eburnie Today


Depuis près d’une dizaine d’années, l’écosystème informationnel de la Côte d’Ivoire fait face à au moins deux types de menaces. Les manipulations domestiques de l’information et les manipulations étrangères de l’information (FIMI). La première est essentiellement menée par des acteurs se présentant comme des influenceurs proches des chapelles politiques et la seconde est orchestrée principalement par des pages et comptes localisés en dehors de la Côte d’Ivoire, notamment dans des pays voisins  (1, 2, 3).


Ces deux menaces ont poussé les autorités ivoiriennes à accentuer la lutte contre la désinformation à travers une vaste campagne nationale de sensibilisation dénommée En ligne tous responsables et un renforcement du cadre législatif à travers l’article 65 de la loi n°2013-451 sur la cybercriminalité et l’article 372 du Code pénal ivoirien, qui prévoient des sanctions allant de six mois à deux ans d’emprisonnement et une amende d’un à cinq millions de francs CFA pour la diffusion de fausses informations.


En dépit de cette offensive portée par le gouvernement et ses partenaires dont l’Ambassade des Etats Unis en Côte d’Ivoire et l’Union Européenne, force est de constater que le phénomène des fausses informations mêlé aux discours de haine gagne en puissance notamment dans le contexte électoral.


« Il y a une tendance accrue de la désinformation notamment sur les réseaux sociaux et cela constitue un défi important pour les médias ivoiriens dans le contexte électoral. Il s’agit du défi de la rigueur dans le traitement et la diffusion de l’information pour contrer les fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux », a souligné Alafé Wakili, commissaire général de Abidjan Media Forum 2025.


Lors d’une brève interview accordée Eburnie Today, le 18 septembre 2025 durant le forum, il a rappelé l’impact de la désinformation et ses dangers pour la stabilité d’un processus électoral. Il s’agit, entre autres, « de la crise de confiance envers les institutions, le trouble à l’ordre public, les offenses aux hommes politiques et au chef de l’Etat ou l’instauration d’un climat de panique ».


Créer la psychose et l’inquiétude


La désinformation en période électorale ivoirienne se manifeste souvent par de fausses déclarations, des images et vidéos sorties de leur contexte, des rumeurs anxiogènes (enlèvement d’homme politique), de faux contenus médiatiques ou des publications mensongères sur la santé des candidats à la présidentielle.. L’intelligence artificielle (IA) est également de plus en plus utilisée pour créer des contenus trompeurs.


Des rumeurs sur l’arrivée de 700 militaires français en Côte d’Ivoire pour sécuriser les élections, sur un affrontement entre partisans d’Alassane Ouattara et de Tidjane Thiam ou encore sur l’ingérence de la France dans les élections ivoiriennes sont autant d’exemples diffusés pour créer l’inquiétude et la confusion autour de la présidentielle. Ces fausses informations circulent dans le même écosystème que les informations crédibles partagées par les médias. Dans ce contexte, comment arriver à distinguer la vraie information de la fausse ?


« Il faut tout simplement que les journalistes apprennent à certifier l’information : j’entends par certifier l’information proposer une information vraie, sourcée, crédible et capable d’être vérifiée par le citoyen. La prolifération des fake-news sonne l’heure de gloire du journalisme professionnel qui permet aux hommes de médias de se distinguer des autres faiseurs d’information qui aujourd’hui pullulent sur internet », explique Alain Ahimou, journaliste indépendant et fondateur du média citoyen Micro Libre.


Alain Ahimou reste convaincu que la désinformation en période électorale ne cible pas seulement les populations : elle cible aussi et surtout les journalistes et les médias. « Si un homme politique veut vendre du faux aux électeurs, l’une des manières de rendre crédible sa politique de manipulation de l’information c’est de la faire endosser par des médias. Le journaliste, pour des raisons partisanes ou économiques, devient un relai de la fausse information », soutient le journaliste.


Le professionnel des médias, désormais ciblé par la désinformation, doit éviter de se faire prendre aux pièges de la manipulation car des contenus faux diffusés par les médias peuvent être lourds de conséquences lors d’un processus électoral. Cela est encore plus vrai dans un pays comme la Côte d’Ivoire où la presse, politiquement marquée, a contribué à exacerber les tensions comme le rappelle Dr Waliyu Karimu dans sa thèse « Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 ».


« L’un des premiers pièges que les professionnels des médias doivent éviter est celui de la rapidité dans le traitement de l’information. Le piège de vouloir être le premier à diffuser l’information, la course au scoop. Il faut prendre le temps de bien vérifier les informations, de les recouper et de les sourcer avant de les diffuser », précise Dr David Youant, enseignant-chercheur en journalisme et patron du groupe de presse Alerte-info.


La précipitation dans le traitement de l’information s’est de nouveau matérialisée lors d’un dossier judiciaire impliquant un cadre du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), le 1er octobre 2025. Alors que plusieurs sites d’information en ligne avaient annoncé l’arrestation et la mise sous mandat de dépôt d’Odette Lorougnon pour propos xénophobes, le ministère ivoirien de la Justice et des droits de l’homme a démenti l’information.

le site l’infodrome a retiré son article relatif à Odette Lorougnon

Le bureau du procureur a même émis un communiqué contredisant les médias trop pressés et précisant que le cadre du PPA-CI a plutôt été placé sous contrôle judiciaire.

Veille et formation pour contrer les fausses informations


Les deux institutions chargées du monitoring des médias ivoiriens, conscientes des dérives liées aux fausses informations ont décidé de renforcer le monitoring des médias et de miser sur la formation. L’Autorité nationale de la presse (ANP) et la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) travaillent à assainir le milieu des médias notamment face à la menace des fausses informations. L’ANP a lancé l’application « J’alerte ANP.CI ».


« C’est un outil de veille citoyenne. Un dispositif qui permet à chaque lecteur de presse de signaler d’éventuelles transgressions aux règles éthiques et déontologiques du métier. Une information inexacte ou déséquilibrée, un propos haineux ou discriminant, une image choquante, une information qui porte atteinte à la vie privée, une image non floutée qui viole la présomption d’innocence ou les droits d’auteur. En quelques clics, le lecteur pourra alerter le régulateur de manière structurée et responsable », a expliqué Koné Samba, président de l’ANP.


Cette veille citoyenne s’impose car en 2024, l’ANP a enregistré vingt-sept (27) saisines contre trente-quatre (34) saisines en 2023 pour des faits d’atteinte à l’image et à l’honorabilité, fausse information, déséquilibre de l’information ou atteinte à la confraternité. « Avec toutes ces dérives que nous observons, ces chiffres pourraient être à la hausse pour la presse d’où la nécessité de mieux former les journalistes pour comprendre les enjeux de l’information en période électorale » propose Alain Ahimou. Le journaliste indique « qu’en l’absence d’une initiative de monitoring des réseaux sociaux, le nombre de cas de discours de haine, de désinformation et d’atteinte à l’image et à l’honorabilité des acteurs politique risque d’être élevé mais restera inconnu ».


La formation, c’est justement la stratégie utilisée par la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) pour améliorer la qualité des contenus des médias et lutter contre la désinformation. À travers le projet sur « Le traitement de l’information par les radios privées non commerciales en période électorale », l’institution veut aider les acteurs des médias à produire des contenus équilibrés tout en garantissant un accès gratuit aux médias publics pour les partis politiques. En s’associant à des structures comme la Commission Electorale Indépendante (CEI) et l’entreprise Meta (Facebook, Instagram et WhatsApp), la HACA veut encourager une meilleure modération des réseaux sociaux, une bonne régulation des médias et accompagner un journalisme responsable en période électorale qui évite le piège de la désinformation.