Quand la manipulation de l’information cherche à influencer les choix citoyens
À l’approche d’une élection, la bataille politique ne se déroule plus uniquement dans les meetings, les médias traditionnels ou les urnes. Elle se joue aussi sur les téléphones portables, dans les groupes WhatsApp, sur Facebook, TikTok, X et sur les plateformes d’information en ligne.
Faux résultats, communiqués fabriqués, sondages présentés sans contexte, images anciennes recyclées, vidéos manipulées, comptes coordonnés : l’espace informationnel peut devenir un terrain de confrontation susceptible d’influencer la perception des citoyens.
En Côte d’Ivoire, la présidentielle du 25 octobre 2025 a fourni plusieurs exemples concrets de ces risques. À la veille du scrutin, de prétendus « résultats provisoires par régions » ont ainsi été publiés sur une plateforme numérique avant même la tenue du vote. La Commission électorale indépendante (CEI) a immédiatement précisé qu’elle n’était associée ni de près ni de loin à cette publication et rappelé qu’elle était l’unique autorité habilitée à communiquer les résultats provisoires issus des bureaux de vote.
Cet épisode permet de comprendre pourquoi l’intégrité de l’information est devenue une composante essentielle de l’intégrité électorale.
Pourquoi les périodes électorales sont-elles particulièrement sensibles ?
Une élection est une période pendant laquelle les citoyens doivent prendre une décision politique à partir des informations dont ils disposent : programmes des candidats, déclarations publiques, bilan des gouvernants, organisation du scrutin, règles électorales ou encore résultats.
La qualité de l’information disponible peut donc avoir une influence sur la compréhension du processus et sur les choix des électeurs.
Le contexte électoral réunit également plusieurs caractéristiques favorables à la propagation de contenus trompeurs : forte demande d’information, compétition politique, polarisation, multiplication des prises de parole, émotions fortes et accélération de la circulation des contenus sur les réseaux sociaux.
L’UNESCO souligne que l’intégrité de l’information revêt une importance particulière pendant les élections, qui constituent des moments déterminants dans la vie d’un pays et peuvent avoir des conséquences sur la paix, la sécurité et l’économie. Elle attire notamment l’attention sur les risques liés aux services de messagerie et aux faux contenus audio et vidéo.
La vitesse de circulation constitue un autre défi. Une fausse information publiée quelques heures avant un scrutin peut atteindre des milliers de personnes avant qu’une institution, un média ou une organisation de fact-checking ait eu le temps de la vérifier.
Des fausses informations aux opérations FIMI

Il faut toutefois éviter une confusion importante : toute désinformation électorale n’est pas automatiquement une opération FIMI.
Les FIMI — Foreign Information Manipulation and Interference, ou manipulation de l’information et ingérence étrangère — supposent notamment de s’intéresser au comportement des acteurs, à la coordination de leurs actions, à leurs objectifs et, dans le cas d’une ingérence étrangère, à l’implication d’acteurs liés à l’extérieur du pays.
Une publication fausse, à elle seule, ne permet donc pas d’affirmer qu’une puissance étrangère conduit une opération d’ingérence.
L’analyse doit chercher des indices : plusieurs comptes agissent-ils de manière coordonnée ? Un même narratif est-il amplifié simultanément sur différentes plateformes ? Quelle est l’origine du contenu ? Quels acteurs le diffusent ? Qui bénéficie de cette opération ?
Cette distinction est essentielle pour éviter de transformer chaque rumeur électorale en accusation d’ingérence étrangère sans preuve.
- Les faux résultats : créer un fait avant le vote
Les résultats électoraux constituent une cible particulièrement sensible.
Le 24 octobre 2025, soit la veille de la présidentielle ivoirienne, des données présentées comme des « résultats provisoires par régions » ont été publiées en ligne. Le problème était évident : le scrutin devait avoir lieu le lendemain.
La CEI a réagi officiellement le jour même, en indiquant que ces données ne l’engageaient pas et qu’elles ne pouvaient constituer les résultats d’une élection qui n’avait pas encore eu lieu.
Mais, entre-temps, ces données avaient circulé sur les réseaux sociaux et alimenté des interprétations présentant notamment l’incident comme la preuve que les résultats auraient été déterminés à l’avance.
L’épisode illustre un mécanisme important de la désinformation électorale : une information erronée peut continuer à alimenter des narratifs trompeurs même après avoir été corrigée.
Pour savoir comment les résultats sont réellement comptés et publiés en Côte d’Ivoire, une fiche d’information réalisée par la Cellule Anti Fake News explique notamment le dépouillement, les procès-verbaux et le processus de publication officielle.
- Les fausses annonces attribuées aux institutions
Une autre technique consiste à fabriquer un message et à l’attribuer à une institution reconnue.
Le logo, les couleurs, la signature ou la présentation graphique d’une institution peuvent donner au faux document une apparence d’authenticité.
Un cas particulièrement révélateur a été observé juste avant la présidentielle de 2025. Une publication diffusée sur Facebook prétendait que la CEI demandait aux Ivoiriens de ne pas se rendre aux urnes le 25 octobre et annonçait qu’il n’y aurait pas d’élection.
Cette affirmation était fausse. La CEI l’a démentie sur sa page Facebook CEI Alerte fakenews .

Dans une période électorale, une telle fabrication peut avoir des conséquences directes : décourager certains électeurs, provoquer de la confusion sur le calendrier ou affaiblir la confiance dans l’institution électorale.
La première question à poser devant un communiqué électoral reçu sur WhatsApp ou Facebook devrait donc être :
« Ce document est-il réellement publié sur les canaux officiels de l’institution ? »
Consulter les communiqués officiels de la CEI
- Faux communiqués et usurpation de personnalités politiques
Les institutions ne sont pas les seules cibles.
Pendant la présidentielle de 2025, les structures de factchecking ont recensé plusieurs faux communiqués ou déclarations attribués à des acteurs politiques.
Ces fabrications peuvent servir plusieurs objectifs : attribuer une position à un adversaire, créer une controverse artificielle, provoquer des réactions politiques ou médiatiques et installer le doute sur l’authenticité des communications officielles.
Lorsque les faux documents deviennent nombreux, le problème dépasse chaque publication prise individuellement : même les vrais communiqués peuvent finir par être accueillis avec suspicion.
- Images et vidéos : le vrai utilisé pour raconter le faux
Manipuler l’information ne signifie pas nécessairement fabriquer une image de toutes pièces.
Une technique beaucoup plus simple consiste à prendre :
- une ancienne vidéo ;
- une photographie provenant d’un autre pays ;
- un extrait sorti de son contexte ;
- une véritable déclaration coupée ;
- ou un ancien reportage ;
puis à lui attribuer une nouvelle signification.
Africa Check a par exemple documenté, dans le contexte de la présidentielle ivoirienne de 2025, un montage utilisant un ancien reportage de RFI datant de 2021 pour faire croire à une rencontre politique intervenue après l’annonce des résultats provisoires de 2025. RFI a indiqué que son logo avait été usurpé.
Le contenu original pouvait donc être réel tandis que le contexte qui lui était attribué était faux.
L’arrivée de l’intelligence artificielle ajoute une difficulté supplémentaire. Des images, voix et vidéos synthétiques peuvent désormais être produites ou modifiées. L’UNESCO souligne que les faux contenus audio et visuels représentent un enjeu particulier pendant les périodes électorales, notamment parce qu’ils peuvent être difficiles à détecter.
- Les sondages : des chiffres qui peuvent influencer les perceptions
Les sondages donnent une apparence scientifique particulièrement persuasive à une publication : chiffres, graphiques, pourcentages, classements.
Mais un sondage ne doit pas être évalué uniquement à partir de ses résultats.
Il faut notamment demander :
Qui l’a commandé ? Qui l’a réalisé ? Quand ? Sur quel échantillon ? Comment les personnes ont-elles été sélectionnées ? Quelles questions leur ont été posées ?
Le sujet a été particulièrement sensible en Côte d’Ivoire en 2025.
Le 7 octobre 2025, la CEI a rappelé qu’en application de l’article 39 du Code électoral, la publication ou la diffusion d’estimations de vote ou de résultats de sondages était interdite à compter de la publication de la liste électorale définitive.
Lire le communiqué de la CEI sur les sondages et estimations de vote
- Discréditer un candidat, un média ou une institution
Une opération de manipulation ne cherche pas nécessairement à faire croire à une seule fausse information.
Elle peut chercher à construire progressivement un narratif.
Par exemple :
« Les médias mentent. »
« L’institution électorale cache quelque chose. »
« Les résultats sont déjà décidés. »
« Aucun document officiel n’est fiable. »
Des publications différentes peuvent alors renforcer le même récit.
Cette stratégie est particulièrement problématique lorsqu’elle vise la confiance. Une succession de faux communiqués, de faux résultats et de contenus attribués à tort à des médias peut progressivement rendre difficile, pour le citoyen, la distinction entre une information authentique et une fabrication.
L’UNESCO considère plus largement que la désinformation et les campagnes affectant l’intégrité électorale peuvent éroder la confiance du public et fragiliser des valeurs démocratiques essentielles.
- Amplifier artificiellement les discours conflictuels
Sur les réseaux sociaux, la visibilité apparente d’un message ne signifie pas nécessairement qu’il bénéficie d’un soutien spontané.
Des réseaux de comptes peuvent être utilisés pour :
- publier simultanément le même message ;
- répéter un hashtag ;
- commenter massivement une publication ;
- attaquer une personnalité ;
- faire remonter artificiellement un sujet ;
- donner l’impression qu’une opinion est majoritaire.
Dans une logique FIMI, l’enjeu n’est donc pas seulement ce qui est dit, mais également comment le contenu circule.
Un analyste doit examiner les comportements : rythme de publication, création récente des comptes, répétition des mêmes formulations, coordination temporelle ou circulation du même narratif entre plusieurs plateformes.
L’existence d’une coordination n’établit toutefois pas automatiquement une ingérence étrangère. L’attribution exige des éléments supplémentaires permettant d’identifier les acteurs et leurs liens.
La confusion peut être un objectif en soi
Une opération FIMI ne cherche pas toujours à convaincre les citoyens d’une vérité alternative.
Elle peut chercher à produire suffisamment de versions contradictoires pour rendre la réalité difficile à distinguer.
« Qui dit vrai ? »
« Les résultats sont-ils authentiques ? »
« Ce communiqué est-il réel ? »
« Cette vidéo est-elle récente ? »
Lorsque ces questions deviennent permanentes et que toutes les sources sont mises sur le même plan, un autre effet apparaît : la fatigue informationnelle.
Le citoyen peut finir par conclure :
« On ne peut plus croire personne. »
C’est précisément pourquoi la confusion elle-même peut devenir un résultat recherché par une opération de manipulation.
Quel impact sur la confiance démocratique ?
La démocratie suppose que les citoyens puissent accéder à une information suffisamment fiable pour se forger une opinion et exercer leurs droits.
La désinformation électorale peut fragiliser cette capacité en affectant simultanément la confiance envers les candidats, les médias, l’administration électorale et parfois le processus électoral lui-même.
L’UNESCO rappelle que l’Internet et les réseaux sociaux offrent des possibilités considérables d’accès et de circulation de l’information, mais que la désinformation et d’autres pratiques nuisibles peuvent également affecter gravement les processus électoraux.
Le danger n’est donc pas seulement qu’un électeur croie momentanément une fausse publication. Le risque plus profond apparaît lorsque l’écosystème informationnel devient tellement pollué que le citoyen ne sait plus quelles sources utiliser pour prendre une décision éclairée.
Comment se protéger pendant une élection ?
Avant de partager une information électorale, quelques réflexes peuvent réduire considérablement le risque :
- Identifier la source originale, plutôt que la personne qui a simplement transféré le message.
- Vérifier la date et le contexte, notamment pour les images et vidéos.
- Consulter directement la CEI pour les informations relatives au processus et aux résultats électoraux.
- Rechercher plusieurs sources journalistiques indépendantes.
- Vérifier les images à l’aide d’une recherche inversée.
- Se méfier des messages jouant fortement sur la peur, la colère ou l’urgence.
- Ne pas considérer la viralité comme une preuve.
- Suspendre le partage lorsque l’information ne peut pas être confirmée.
Pour les résultats électoraux, le site officiel de la CEI met directement à disposition les résultats des différents scrutins, dont ceux de la présidentielle de 2025.
Consulter les résultats électoraux officiels de la CEI
L’information est désormais une composante du processus électoral
La présidentielle ivoirienne de 2025 a montré concrètement que la protection d’une élection ne concerne plus uniquement les urnes, les bulletins et les bureaux de vote. Elle concerne également l’environnement dans lequel les citoyens reçoivent, interprètent et partagent l’information.
Les faux résultats publiés avant le scrutin, les faux communiqués, les rumeurs attribuées à la CEI et le recyclage de contenus médiatiques montrent que la manipulation peut intervenir à différentes étapes du processus.
Mais il faut également éviter l’excès inverse : qualifier trop rapidement de FIMI toute fausse information politique. Documenter une ingérence étrangère demande de rechercher les acteurs, leurs comportements, leurs liens, leurs méthodes de coordination et leurs objectifs.
La protection de l’intégrité électorale passe donc aussi par une compétence citoyenne devenue fondamentale : savoir distinguer une information vérifiée d’une affirmation, une erreur d’une manipulation et une rumeur locale d’une véritable opération coordonnée d’ingérence informationnelle.
En période électorale, vérifier avant de partager n’est pas seulement un réflexe numérique : c’est une contribution à l’intégrité du débat démocratique.
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Cet article a été rédigé par Kaberu TAIRU, Consultant en Fact-checking. Il a été édité et validé dans le cadre du projet de lutte contre les manipulations de l’information et les ingérences étrangères (FIMI), mis en œuvre en Côte d’Ivoire par le CIDDH avec l’appui d’International IDEA.



















